Enquêtes sur la santé au travail : ce qu’elles révèlent

La littérature sur les sujets du bien être et du mal être au travail est abondante. Les études et sondages le sont tout autant. Cependant, ces derniers peuvent se révéler contradictoires, comme le souligne l’article du Monde « Les salariés français démotivés, un mythe ? »

Voir l’article complet

Ainsi, selon un premier sondage mené à l’échelon européen, seuls 6 % des employés français s’affirment engagés au travail. Alors que dans le même temps, un cabinet de conseil indique que 74 % des salariés français déclarent avoir de l’intérêt pour leur travail.

Cet écart peut-il s’expliquer par des différences méthodologiques ? Qui croire ?

Pour aider à y voir plus clair, voici des enquêtes  qui paraissent solides, en raison de la nature des organismes et/ou de la taille des échantillons.

Enquête SUMER

Il s’agit de l’enquête de Surveillance médicale des expositions aux risques réalisée par  la Direction générale du travail, l’Inspection médicale du travail et la DARES.

C’est assurément l’une des sources statistiques les plus fiables car plus de 2 500 médecins ont été mobilisés et 75 000 salariés interrogés en 2016 et 2017.

Le questionnaire soumis aux salariés permet d’appréhender la “tension au travail”. Cette dernière apparait lorsqu’une forte charge psychologique est associée à une faible latitude décisionnelle.

Cette “tension” se stabilise à un niveau élevé en 2017, après avoir fortement augmenté (+ 3 points). A noter également que “La tension au travail augmente dans les secteurs qui étaient les moins exposés en 2010, comme l’agriculture et la construction, alors qu’elle diminue dans l’industrie, secteur le plus concerné en 2010″. Une situation qui est, rappellent les auteurs, “prédictive de la dépression, de troubles cardiovasculaires ou de troubles musculo-squelettiques“.

Bilan « Santé travail, enjeux & actions »

Dans cette publication de janvier 2018, l’assurance maladie indique que “plus de 10 000 affections psychiques ont été reconnues comme maladie professionnelle en 2016, soit 1,6 % des accidents du travail”. Des chiffres qui ne cessent d’augmenter. « Le nombre de cas reconnus a été multiplié par 7 en cinq ans », précise le rapport.

30 000 burn-out, 3,2 millions de personnes « en danger » d’épuisement pour l’année 2018. 400 suicides liés au travail. Plus de 4 000 infarctus directement dus au stress professionnel ».

Enquête du Cabinet Stimulus Conseil

En 2017, 24 % des 30 000 salariés interrogés par le cabinet Stimulus présentaient un état d’« hyper-stress » et 52 % un « niveau élevé d’anxiété ». Avec des conséquences loin d’être anodines : dépression, troubles musculo-squelettiques, maladies cardio-vasculaires…

Prenez du recul avec votre travail et devenez frugaliste !

Voir le travail autrement

La valeur travail aurait-elle fait son temps ? La question n’est pas nouvelle : en 1995, Dominique Méda écrivait Le Travail, une valeur en voie de disparition.

A l’époque, ce livre avait été perçu comme un manifeste contre le travail.

D’autre le considèrent aujourd’hui comme prophétique. Ce sujet demeure très sensible 😬 et la relation au travail demeure ambigüe et ambivalente. Ainsi, le travail est-il à la fois  une source de satisfaction… et de stress (8 personnes sur 10 se sentent bien au travail mais dans le même temps, les deux tiers environ disent travailler sous pression, selon un sondage réalisé en 2017).

Une relation ambivalente au travail

Nous sommes aujourd’hui très attachés au travail. Les Français ont en particulier un niveau d’exigence élévé vis-à-vis du travail. Cela explique peut-être pourquoi la déception est souvent au rendez-vous.

Au point que seuls 5 % des Français seraient engagés dans le travail, selon une étude d’IPSOS réalisée en 2016 et portant sur 12 500 salariés répartis dans 17 pays. La France est en queue de peloton pour la motivation : cela pourrait être lié aux espaces de travail, mal conçus. 54% de travailleurs sont démotivés en France, et seuls 5% sont « engagés ».

Quels enseignements en tirer ? Peut être que :

  • la relation au travail est ambivalente ;
  • il convient de se méfier des sondages, en particulier sur ce sujet délicat …. 🤔
  • si vous comptez parmi la minorité non satisfaite de son travail, envisager la voie du frugalisme ! 🤓

Un attachement profond, parfois perturbé par des dérives et des souffrances

Cet attachement se manifeste principalement en cas d’absence de travail. La situation de chômage est majoritairement très mal vécue. Mais le travail, par son excès ou par ses conditions, peut conduire aussi à des souffrances.

Un attachement viscéral noué par l’éducation

Notre société est centrée sur le travail et cette place prépondérante est considérée comme une évidence. La sociologue Catherine Casey résume ainsi la situation, en 1995 :

«Peu importe que l’on soit dans ou hors de l’emploi, que l’on s’y prépare ou que l’on en cherche, que l’on aime son boulot ou pas, le travail, tel qu’il est organisé aujourd’hui, impacte significativement la vie quotidienne de la plupart des habitants des sociétés industrielles ».

Au point que la première question que l’on pose à un-e inconnu-e est généralement « qu’est-ce que tu fais dans la vie » ? Cette formulation montre que les gens établissent un lien entre identité et emploi. Cette question peut en outre se révéler embarrassante si la personne ne travaille pas ou n’aime pas son travail.

En premier lieu, le travail constitue le principal mécanisme de distribution de revenu, permettant de se nourrir et d’accéder aux biens matériels et aux loisirs commerciaux.

Le travail est également, pour la plupart des gens, le pôle principal de vie sociale, en dehors de la famille.

La « valeur travail » est inculquée par l’éducation, dès le plus jeune âge. Ne dit-on pas le matin en disant au revoir à ses enfants qui entrent à l’école : « travaille bien ! » ?

Dérives et souffrances

Tripalium, instrument de torture à l'origine du mot "travail"
Tripalium, l’origine du mot “travail”…

Le travail peut être source de souffrance. D’ailleurs, l’étymologie du mot vient du latin tripalium, instrument d’immobilisation (et éventuellement de torture) à trois pieux.

Par la Bible également (Ancien Testament, Genèse) :

L’Éternel à Adam : « Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie […]. C’est à la sueur de ton front que tu mangeras ton pain. »

Plus récemment, en 1932, Bertrand Russel, dans Eloge de l’oisiveté (bref ouvrage, il faut bien laisser du temps pour l’oisiveté 😉 ) prônait la réduction de la place du travail :

« Pour parler sérieusement, ce que je veux dire, c’est que le fait de croire que le TRAVAIL est une vertu est la cause de grands maux dans le monde  moderne, et que la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail ».

Les mutations de l’emploi provoquent parfois de la souffrance

Aujourd’hui, le modèle du « plein emploi à plein temps pour tous » semble avoir vécu.

Les mutations des conditions de travail ont conduit au cours des dernières décennies à augmenter le mal-être au travail, comme le montrent plusieurs études.

Cela peut conduire à des situations de souffrance au travail.

Mon job, mon carcan ?

Marie Pezé a créé les premières consultations sur la « souffrance et travail » en 1997 . Puis, elle a publié un journal de ces consultations : Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Journal de la consultation «Souffrance et travail» 1997-2008

Dès 1998, ce sujet est devenu médiatique avec notamment deux livres :

Les Enquêtes relatives à la santé ou au bien être au travail sont parfois contradictoires. Les plus sérieuses d’entre elles témoignent d’une tension élevée au travail (“job strain” en anglais).

Alors, dans ces conditions, prendre un certain recul vis-à-vis du travail, voire le fuir peut se révéler salutaire. Ce n’est pas un signe de faiblesse et peut même être dans certains cas un réflexe de survie. Le frugalisme peut constituer une saine échappatoire, à condition de bien s’y préparer.

Quelles sont les causes du mal-être au travail ?

Citations

Le travail, c’est la santé… Mais à quoi sert alors la médecine du travail ?

Pierre Dac et Francis Blanche

Le travail devrait être une fonction et une joie ; il n’est bien souvent qu’une servitude et une souffrance. Il devrait être le combat de tous les hommes unis contre les choses, contre les fatalités de la nature et les misères de la vie ; il est le combat des hommes entre eux, se disputant les jouissances par la ruse, l’âpreté au gain, l’oppression des faibles et toutes les violences de la concurrence illimitée […] et dans cet état d’universel combat, les uns sont esclaves de leur fortune comme les autres sont esclaves de leur pauvreté ! Oui, en haut comme en bas, l’ordre social actuel ne fait que des esclaves […]

Jean Jaurès, “Au Clair de lune”, La Dépêche, 15 octobre 1890

Philosophie d’investissement du frugaliste

Introduction

Dans votre approche de frugaliste, vous vous êtes fixé un objectif. Par exemple, être indépendant financièrement (pour ne pas dire rentier 🤑) avant 50 ans.

Par ailleurs, vous vous connaissez mieux en tant qu’investisseur.

Pour parvenir à votre objectif, tout en tenant compte de votre personnalité et de vos situations familiale, juridique, fiscale et financière, il convient d’établir un cadre. En effet, comme pour tout un projet (un voyage itinérant par exemple), une feuille de route semble préférable pour devenir frugaliste, à moins que vous n’aimiez l’improvisation. Mais cette dernière ne devrait pas trouver une place prépondérante dans votre démarche de longue haleine comme frugaliste.

Cette philosophie d’investissement en tant que frugaliste devra permettre de vous guider dans vos décisions et vous aider à maintenir le cap en cas de turbulence.

Définition

Une philosophie d’investissement (cf. Ben Carlson dans son livre Organizational Alpha ) est une liste de principes pour guider nos actions et décisions d’investissement. Votre philosophie doit refléter votre vision et vos croyances. En particulier sur le (dys-)fonctionnement des marchés financiers, comme le souligne Aswath Damodaran, professeur de finances à l’Université de New York, spécialisé dans la valorisation des actions. D’après lui, la plupart des philosophies sont bâties sur ces visions. Le marché peut faire des erreurs sur la valorisation d’une entreprise, voire la valeur agrégée du marché dans son ensemble. Si vous partagez cette analyse, vous pouvez en tenir compte dans vos principes d’investissement.

Pourquoi est-ce important ?

Votre philosophie sera votre boussole lorsqu’il s’agira de choisir entre plusieurs voies. Une bonne vieille boussole, c’est rustique mais cela permet de ne pas s’égarer quant la batterie de votre GPS est  à plat … 😲

Pour réussir, Charley Ellis, auteur de Winning the Loser’s Game a repéré 3 chemins :

  • le premier épuisant physiquement est de travailler plus que les autres ;
  • le second est épuisant mentalement, c’est d’être plus intelligent que les autres (comme Warren Buffet qui investit dans les sociétés décotées ou George Soros qui avait parié sur la baisse de la livre sterling) ;
  • le troisième est épuisant émotionnellement, c’est de rester plus rationnel que les autres en ayant une approche de long terme.

On pourrait en ajouter d’autres : avoir de la chance (gagner au loto, hériter, …), être initié et en profiter (attention, c’est illégal 🤐 ).

Si vous n’êtes pas particulièrement chanceux et ne disposez pas d’informations privilégiées, cette  troisième voie semble la plus praticable, à condition de mettre au point une bonne philosophie, qui vous permettra de limiter votre épuisement émotionnel.

Au-delà de ménager vos nerfs 🥶 , une bonne philosophie vous fera faire des économies, ce qui contribuera à l’atteinte de vos objectifs en matière de frugalisme. En effet, comme l’indique Aswath Damodaran, en l’absence de philosophie, le risque sera de « switcher » sans cesse d’une stratégie à l’autre, ce qui générerait  des frais de transaction élevés.

Une philosophie d’investissement sera utile même si vous déléguez la gestion de votre patrimoine à un professionnel, pour décider de la mission à lui confier.

Critères d’une bonne philosophie d’investissement

En se référant à Ben Carlson et à Aswath Damodaran, voici les ingrédients d’une bonne philosophie d’investissement :

  • elle doit être courte, simple et explicite, afin de vous aider efficacement dans vos décisions d’investissement.
  • Elle doit être bien adaptée à votre profil de frugaliste, afin d’ éviter des insomnies, ulcères ou pire ! Par exemple, si vous êtes anxieux et adepte de la lenteur, oubliez le day-traiding ! Si vous aimez suivre l’actualité économique et éplucher les rapports d’activité, alors vous pourrez envisager d’opter pour une philosophie impliquant une gestion chronophage.
  • Vous devez adhérer pleinement à cette philosophie, qui sera stable et constituera votre gouvernail.

Pour la faire durer, comme nous ne sommes pas des robots, il pourra être pertinent de prévoir une soupape de sécurité, prenant le forme d’exceptions mais avec la préoccupation de préserver l’essentiel.  Par exemple, vous pourriez prévoir de consacrer 10 % maximum de vos actifs dans des investissements s’écartant de votre philosophie (parce ce que vous connaissez bien tel secteur ou telle société, ou simplement pour le fun …).

Exemples de philosophies fondées sur le long terme

En matière d’objectifs et de situation patrimoniale, vous êtes unique. On peut toutefois citer quelques approches permettant d’alimenter votre philosophie ou votre stratégie d’investissement. En se restreignant aux investissements boursiers, compatibles avec une approche de long terme, on peut par exemple lister :

Buy and hold (acheter et conserver)

Cette philosophie (qui est également considérée comme une stratégie) consiste à acquérir puis  à conserver des actifs sur une longue période (a priori au delà des cycles économiques et financiers) sans intervention de la part de l’investisseur, ni modification de l’allocation d’actifs.

Le fond souverain du Qatar a ainsi adopté ce processus d’investissement : « Notre portefeuille a pour but de créer de la valeur à long terme pour les générations futures. Il n’est donc pas sujet aux mesures conventionnelles de performance à court terme ou aux tactiques d’optimisation de portefeuille ».

Voir Buffett, Soros, Icahn, fonds souverains… leçons de stratégie des meilleurs investisseurs de Gérald Autier

Investissement actif

Cette approche repose sur la sélection d’actifs (stock picking). Elle nécessite du temps pour analyser la situation des entreprises dans lesquelles vous envisagez d’investir. De nombreuses sociétés de gestion revendiquent cette philosophie, pour se démarquer des gestions passives (voir ci-dessous). C’est le cas de la société française Moneta.

Parmi ces « stock-pickers », on peut dans certains cas distinguer des investisseurs orientés :

Value

Dans ce cas, les investisseurs misent sur des actifs considérés comme décotés. Cette approche « value » pourra se traduire par des années de détention d’un titre avant qu’il ne retrouve, éventuellement,  une valorisation plus conforme à sa « valeur intrinsèque ».  Le risque : attendre très longtemps si l’on tombe dans le piège d’une « value trap », c’est-à-dire d’un titre fortement déprécié et qui le restera. Comme le disait Keynes : « à long terme, nous serons tous morts » 💀 .

Ces investisseurs pensent que les actifs « growth » (orientés croissance)  sont sur-évalués.

Growth

Les adeptes de l’approche growth pensent exactement le contraire et misent sur des valeurs présentant des perspectives de croissance.

GARP

Une combinaison – a priori intelligente- des deux a été trouvée sous l’appellation GARP  (growth at reasonable price). Elle associe la stratégie growth et la stratégie value. Son but : investir dans des sociétés de croissance à un prix raisonnable.

Approche passive ( indicielle)

En bourse, contrairement à d’autres domaines, la passivité peut être votre alliée ! 😴 Car, dans le domaine des placements, le travail ne paie pas toujours.

Cette approche est moins chronophage et permet de garder plus de temps pour soi. Elle peut se  référer à un ou plusieurs indices et être mise en place à l’aide d’ETF (Exchange Traded Fund, fond coté en bourse, suivant généralement un indice boursier et assorti de frais moins élevés que des fonds “classiques”) .

Cette méthode est mise en œuvre par certains  sous la forme de « lazy portfolio » (portefeuille du paresseux).

La mise en place et la gestion de portefeuille peuvent être limitées à une minute par mois, selon Edouard Petit, auteur de Epargnant 3.0.

Le nombre de supports peut ainsi être très restreint (il cite un exemple comprenant uniquement un ETF monde et un bon fond en euros). Cette méthode peut toutefois conduire à des stratégies panachant de nombreux supports d’investissement.

Ma philosophie

Voici un extrait de ma philosophie d’investissement :

  • Horizon long terme, optique « buy and hold »
  • Investissements ciblant l’obtention de revenus réguliers
  • Recours aux principaux actifs : actions, obligations, immobilier, matières premières.
  • Diversification pour limiter les risques.
  • Limiter les frais (en choisissant des intermédiaires financiers au bon rapport qualité/prix, des produits peu chargés en frais et en limitant le nombre de transactions).
  • Sélection valeurs. Orientation grandes capitalisations, value, « qualité », GARP. Les sociétés multinationales sont privilégiées, à l’exclusion des sociétés de production de tabac. Recours à des sociétés plus petites en présence d’avantages concurrentiels avérés (monopoles notamment).
  • Au regard du constat de comportements moutonniers (excès hausse, baisse), les achats sont effectués, dans la mesure du possible, sur replis conjoncturels après mauvaise surprise sur les résultats trimestriels.  En s’assurant  toutefois que ce « passage à vide » est d’ordre conjoncturel (exemple : mauvaise récolte pour Bonduelle).
  • Pas de couverture (optique long terme, au-delà cycle), pas de recours produits complexes (dérivés, structurés)
  • Exceptions à cette philosophie : 10 % maximum du portefeuille.

Conclusion

L’élaboration de votre philosophie nécessitera du temps et un peu de réflexion. L’idéal sera de la mettre en pratique durant une période donnée avant d’effectuer un bilan et, le cas échéant de la réviser.

Lorsque vous aurez établi une philosophie solide et durable, elle pourra servir de fondement pour construire vos stratégies d’investissement. Ces stratégies s’attacheront à mettre en œuvre votre philosophie, de façon plus opérationnelle et détaillée.

A noter qu’une même philosophie peut conduire à plusieurs stratégies différentes. Par conséquent, les stratégies d’investissement se révèlent très nombreuses et variées (car fondées sur des horizons de temps différents, des tolérances au risque également différentes, des cadres réglementaires et fiscaux distincts et des visions différentes voire contradictoires).

Une bonne philosophie devra avant tout vous correspondre : être adaptée à vos caractéristiques personnelles. Elle devra en particulier vous aider à ne pas céder à la pression de vos émotions lors des périodes difficiles pour vos investissements.

Pour aller plus loin

Aswath Damodaran, Investment Philosophies

Frugaliste, comment soigner votre profil d’investisseur ?

Raisonner en investisseur plutôt qu’en simple épargnant

Pour devenir frugaliste, vous sentez qu’il faudra aller au-delà de l’épargnant « lambda » qui sommeille en vous. Livret A et autre PEL, même s’ils sont utiles et nécessaires, risquent de ne pas être suffisants, a fortiori dans un contexte de taux très bas.

Dès lors, il vous faut élaborer une stratégie de long terme  pour « capitaliser » puis délivrer des revenus suffisants.

En tant qu’investisseur, outre cette vision de long terme, vous devrez soulever le capot de vos placements et examiner l’actif « sous-jacent ». En détenir des actions s’assimile à être propriétaire d’une partie de l’entreprise. Il est alors nécessaire de s’intéresser à son modèle économique, à ses résultats.

Si vous optez pour l’immobilier, vous aurez avantage à mobiliser l’effet levier du crédit. Dans le cas d’un investissement en direct, vous serez particulièrement attentif à l’emplacement. Si vous optez pour de l’immobilier indirect (pierre papier comme les SCPI), vous vous attacherez à connaitre la nature des biens, à la diversification du portefeuille.

L’apprentissage de l’investisseur peut être un chemin long et semé d’embûches mais  néanmoins passionnant et multidisciplinaire. Cet apprentissage comporte deux facettes, l’une intrinsèque, l’autre extrinsèque. Les compétences extrinsèques concernent des aspects techniques liés aux finances personnelles (comme l’allocation d’actifs, l’optimisation des frais, de la fiscalité). À ce savoir-faire technique doivent s’ajouter des compétences intrinsèques. Celles-ci concernent des aspects du placement qui sont liés au comportement, comme la compréhension de la psychologie et du tempérament des investisseurs, ainsi que la connaissance de ses propres valeurs et objectifs personnels.

Commençons donc par appliquer la devise « connais-toi toi-même ».

Frugaliste, connais-toi en tant qu’investisseur

Quelques caractéristiques clés  différencient un investisseur d’un autre et aident à mieux vous définir en tant qu’investisseur.

Vos objectifs d’investissement

Comme dans tout projet, deux éléments sont essentiels : l’objectif et le plan pour l’atteindre. Ainsi vos objectifs d’investissement détermineront vos objectifs de rendement et contribuerons également à placer votre curseur de  tolérance au risque.

Comme adepte du frugalisme, un de vos objectifs sera vraisemblablement  de  générer des revenus afin de subvenir à vos dépenses.

Votre horizon de temps

La fixation de votre horizon de temps pour vos investissements sera liée à vos caractéristiques personnelles (âge, patience) mais aussi à vos besoins de trésorerie. L’horizon de temps sera bien sûr déterminant pour votre allocation d’actifs. On peut considérer  que le long terme est de plus de 15 ans et le court terme, de moins de 3 ans.

Temps consacré à la gestion de vos actifs

Votre temps disponible pour la gestion de vos placements va conditionner votre façon d’investir. En effet, certains styles d’investissement nécessitent un suivi minimum de l’actualité économique et financière. Dans tous les cas, vous devrez suivre régulièrement le rendement de vos placements.

Demandez-vous : « Ai-je le temps ? » ou « prendrai-je le temps de me consacrer à mes finances ? ». Dans tous les cas, gardez un peu de temps pour vous ! Etes- vous une personne curieuse de nature ? Aimez-vous lire et faire des recherches ? Avez-vous un intérêt particulier pour l’économie, la vie des entreprises, l’univers des placements ?

Votre bilan actifs / passifs

Les deux postes de votre bilan doivent être pris en considération : l’accent n’est pas seulement mis sur ce que l’investisseur possède mais également sur les dettes qu’il pourrait avoir dans le futur. Or, le passif n’est pas toujours bien défini. Il est pourtant nécessaire de l’estimer dans l’objectif de générer un revenu futur (car se verser un revenu mensuel est assimilable à une dette).

Votre situation juridique et fiscale

Votre situation juridique et fiscale va également conditionner votre allocation d’actifs. En particulier, vous ne pourrez dépenser que ce qu’il vous restera après impôts !

Votre personnalité

Il faudra bien entendu aussi tenir compte de votre caractère et de vos aspirations. Quels sont vos croyances profondes, vos biais, vos fragilités ?

Etes- vous aventurier ou recherchez-vous avant tout la tranquillité d’esprit ? Votre vision des marchés financiers –  comment ils (dys-)fonctionnent – pourra également être prise en compte.

Votre profil d’investisseur est atypique !

Attention aux classements habituels (de type prudent / équilibré / dynamique) proposés par les banques ou les assureurs-vie. Ces profils sont généralement fondés sur les seuls critères d’âge et d’aversion au risque.  Or, en tant que frugaliste, vous avez des objectifs distincts de certains de ces profils type. En particulier, en phase « retraite » ces classements vous inciteraient à adopter un profil « prudent » qui ne pourrait probablement pas permettre d’atteindre vos objectifs de revenus.

Vers une philosophie d’investissement

A partir de votre connaissance  en tant que frugaliste investisseur, vous pourrez dégager des principes directeurs afin de construire votre  philosophie d’investissement.

Sur le fondement de cette philosophie, vous pourrez ensuite élaborer votre stratégie d’investissement.

Frugaliste, comment parvenir à l’indépendance financière

Définir votre objectif en matière financière

Vos motivations sont désormais claires : vous êtes décidé à adopter la voie du frugalisme. Généralement, les aspirations pour devenir frugaliste sont  de :

  • passer volontairement à temps partiel ;
  • faire un break ;
  • prendre une retraite (très) anticipée ;
  • ou simplement de disposer de la liberté de refuser un job ou de dire non à votre patron.

Pour résumer, votre objectif en devenant frugaliste est de gagner en libérté.

Objectif : être dans le hamac sur une plage tropicale
Votre objectif ?
Sun Tzu

Celui qui n’a pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre.

Sun Tzu, Stratège militaire chinois (VIe siècle av. J-C).

L’argent ne constitue qu’un moyen pour atteindre votre objectif de frugaliste

Même si l’argent ne constitue pas une fin en soi, il sera un moyen pour atteindre vos objectifs de frugaliste. Comme le disait Nico, cité dans le livre “J’arrête de travailler ! Les clés du frugalisme” de Gisela Enders, “Ma liberté financière n’est qu’un moyen servant une fin“.

Dès lors, pour accompagner votre projet, vous cherchez  à devenir libre ou indépendant  financièrement.  Certains oseront peut-être le terme de rentier, même s’il parait désuet et revêt un caractère péjoratif et peu flatteur. Dans certains cas, il pourra être préférable de se qualifier de “rentier frugal“.

Cependant, les définitions de ces notions sont à géométrie variable. Quand peut-on affirmer que l’on est libre financièrement ? En ayant choisi un travail à temps partiel ? Ou en vivant exclusivement de ses rentes ? Même dans ce dernier cas, la gestion de sa rente nécessite un minimum de temps et d’attention.

Dans ces conditions, mieux vaut raisonner quantitativement afin d’évaluer la faisabilité de son projet et assurer ses arrières.

Pour cela, il faut se poser les bonnes questions puis se livrer à quelques projections et calculs avant de fixer son objectif.

Les bonnes questions à se poser pour fixer son objectif

Pause de quelques mois, quelques années ou retraite anticipée ?

Vous souhaitez faire un break de quelques mois, voire quelques années ? Ou êtes-vous décidé à prendre votre retraite de façon (très) anticipée ?

Il vous faudra définir le quand et pour combien de temps.

Attention toutefois, en cas de pause de longue durée, le retour au monde du travail risque d’être délicat. D’une part parce que vous aurez goûté à une autre vie, d’autre part car cette longue période « d’inactivité » risque d’être mal jugée par l’employeur potentiel.

Il vous faudra aussi tenir compte de la date prévisionnelle et du montant de votre éventuelle pension de retraite (prévoir une marge de sécurité en raison des réformes qui pourraient être menées …). Pour cela, le montant de la pension pourra être simulé en fonction de la durée de votre pause et au vu des paramètres d’aujourd’hui. Cependant, il sera prudent d’y appliquer une décote significative, afin de tenir compte de l’inflation mais également de la dégradation probable de la pension de retraite.

Consommer le capital ou vivre uniquement des revenus du capital ?

Ce choix est déterminant car il influe fortement sur le capital nécessaire pour atteindre votre objectif. Le capital nécessaire sera nettement plus élevé si vous prévoyez de tirer uniquement sur les revenus issus de ce capital, sans toucher à ce patrimoine. Néanmoins, il n’est pas toujours aisé à se décider à consommer son capital.

Comment vont évoluer mes revenus et mes charges tant dans la phase d’accumulation que dans la période de rente ?

Minimiser les dépenses tout au long de la démarche

Dans tous les cas, votre intérêt sera de minimiser vos dépenses tout au long de votre parcours. Car, cette maîtrise des dépenses aura un double effet : pendant la période d’accumulation, cela contribuera à accroitre votre capital ; et vous prendrez les bonnes habitudes de sobriété que vous poursuivrez pendant la période de rente.

Evaluer au mieux votre budget frugal

Toutefois, estimer l’incidence de votre future vie de rentier frugal sur votre budget peut se révéler délicat.

En effet, pour certains, elle ira de pair avec moins de frais, de représentation (vêtements) ou de déplacements en particulier. Pour d’autres, au contraire, bénéficiaires d’une voiture de fonction même le week-end ou d’une généreuse mutuelle d’entreprise, il y aura des coûts supplémentaires.

Café et comptes
Un petit café ?

De plus, si vous êtes disposés à changer de lieu de résidence (région ou pays à coûts plus faibles) et à opter pour un logement différent (plus petit mais au soleil par exemple), il faudra également en tenir compte. Il conviendra de porter un attention particulière aux dépenses de logement (sans oublier les charges de copropriété) et aux impôts locaux.

Par ailleurs, quelles seront les dépenses liées à votre passe-temps favori ?

Maximiser votre revenu durant la période d’accumulation et pourquoi pas prévoir un revenu d’appoint durant votre “retraite”
Picsou compte son argent
Picsou compte son argent. Tableau de Kromo

Côté revenus, il faudra bien entendu chercher à le maximiser durant votre période d’accumulation. Pour cela, « investir » dans votre formation initiale et continue constituera un atout. Peut-être aurez-vous également un revenu durant la période de « retraite » lié à un travail à mi-temps ou à un hobby qui rapporte un peu d’argent.

Rentière ou rentier, est-ce possible pour moi ? Si oui, quand ?

Pour répondre à ces interrogations, venons-en concrètement aux hypothèses et aux calculs.

Hypothèse : consommation du capital

Combien de temps puis-je vivre avec mon épargne ?

Source : Cbanque, 2019

Ce tableau ne prend en compte ni l’inflation, ni la fiscalité, ni les frais liés à la gestion du capital.

Selon ces hypothèses simplificatrices, pour obtenir une rente de 2 000 € pendant 7 ans, il vous faudra constituer un capital de 150 000 €, puis le placer à un taux de 4 % durant ces 7 ans. A l’issue de cette période de 7 ans, le capital sera entièrement consommé.

Tenir compte de l’inflation

Afin de préciser votre objectif, il est conseillé d’intégrer des hypothèses liées à l’inflation ou de se référer, par exemple, au SMIC ou au revenu médian.

Ainsi, avec une inflation de 2%, pour obtenir l’équivalent de 1000 € d’aujourd’hui, il vous faudra 1 220 € dans 10 ans. Même si le taux d’inflation est actuellement faible (l’indice des prix à la consommation est proche de 1%), ce facteur est donc potentiellement significatif dans la durée.

De même, l’intérêt de se référer au SMIC réside dans le fait que son montant évolue dans le temps (il  est revalorisé en référence à l’indice des prix à la consommation et à l’augmentation du pouvoir d’achat du salaire horaire de base ouvrier ; il peut bénéficier de hausses supplémentaires de la part du gouvernement). Ainsi, il a été multiplié par 3,4 depuis 1951.

Source : INSEE

Le SMIC mensuel net (après déduction des cotisations salariales) s’établit en 2019 à 1 204 €, soit 14 450 € par an.

Ainsi, si vous optez pour cette référence, votre objectif pourra par exemple consister à obtenir l’équivalent d’un SMIC net, voire d’1,5 ou 2.

A vos calculettes !

Pour adapter le calcul à votre situation, vous pouvez utiliser des calculettes de simulation. A noter que le calcul étant le même que pour des mensualités de crédit, vous pouvez aussi utiliser des simulateurs de crédit.

Si vous visez une retraite anticipée, vous pourrez vous référer à l’espérance de vie en fonction de votre âge, assortie le cas échéant d’une marge de sécurité pour ne pas vous retrouver à sec à un âge avancé…

Dans ce tableau Excel (données INSEE 2015, arrêtées en 2017), vous trouverez cette espérance de vie en fonction de votre âge. Ainsi, si vous êtes un homme de 40 ans, d’après cette table, votre espérance de vie est encore de 40,39 ans.

Combien de temps et quel effort d’épargne pour obtenir le capital nécessaire ?

Source : Cbanque, 2019

Hypothèse : sans consommation du capital

Le capital nécessaire sera évidemment nettement plus élevé que dans l’hypothèse. Pour estimer la faisabilité de votre projet, deux approches simples sont possibles.

Règle de “25 fois vos dépenses annuelles” ou des 4%

Cumuler un capital qui représente 25 fois vos dépenses annuelles (projetées comme frugaliste) vous permettrait de « vivre de vos rentes » sous réserve de tirer de vos placements un revenu de 4%, durant la période de “retraite”.

Avec un taux d’intérêt de 2 %, le facteur multiplicatif serait de 50 alors qu’avec un taux de 6%, le capital constitué devra représenter 16,7 fois vos dépenses annuelles projetées.

Ainsi, pour obtenir 2 000 € de rente, le tableau ci-dessous présente le capital nécessaire en fonction du rendement de vos placements :

Rendement de 2 % Rendement de 4 % Rendement de 6 %
1 200 000 €600 000 €400 000 €

Raisonnement en taux d’épargne

En fait, la durée qui vous sépare de la “retraite” peut être estimée à l’aide du seul taux d’épargne, c’est à dire la part de revenu (après impôts) que vous parvenez à mettre de côté.

Taux d’épargne (%)Nombre d’années de travail (phase accumulation)
566
1051
1543
2037
2532
3028
3525
4022
4519
5017
5514,5
6012,5
6510,5
708,5
757
90<3
95<2
100Vous ne dépensez rien. Vous pouvez partir à la retraite tout de suite !
Un taux d’épargne (très) supérieur à la moyenne est nécessaire

Si votre taux d’épargne se situe dans la moyenne française (autour de 15%), il vous faudra le maintenir durant 43 ans pour devenir rentier. Cette durée ne vous rappelle rien ? Elle est proche de la durée de cotisation pour obtenir sa retraite. En gros, en maintenant ce taux d’épargne durant votre “vie active”, vous pourriez vous passer de la retraite par répartition …

Graphique taux d'épargne des français
INSEE, 2018

En revanche, si vous parvenez à hausser votre taux d’épargne à 20%, votre durée de travail sera de 37 ans. Dès lors, si vous commencez cette démarche dès le début de votre “vie active”, vous pourrez anticiper votre départ à la retraite de 5 ans sans même compter sur le régime de retraite.

Dans l’hypothèse d’un taux d’épargne de 50 % de vos revenus après impôts, vous pourrez partir à « la retraite » au bout de 17 ans ! Soit au début de votre quarantaine si vous avez commencé à travailler vers 24-25 ans et que vous avez commencé à épargner à hauteur de la moitié de vos revenus.

Afin de préciser votre calcul, vous pouvez utiliser ce simulateur (en anglais)

Vous disposez d’un capital de départ ?

Imaginons maintenant que vous disposez d’un capital de départ : héritage, belle opération immobilière. Après tout, il n’est pas interdit d’avoir de la chance ou du talent !

Par exemple, vous avez actuellement 150 000 € d’épargne et avez pour objectif d’atteindre 600 000 €. Il vous faudra épargner 2000 €  par mois pendant 10 ans au taux de 6 %. Cela peut paraitre exigeant ! Pour envisager d’autres hypothèses et effectuer d’autres simulations, vous pouvez utiliser cette calculette.

Conclusion

Au regard de ces calculs on voit bien que la route peut être plus ou moins longue, en fonction de vos possibilités d’épargne.

D’autant que le chemin peut également s’allonger si vous décidez d’une transition progressive, par exemple un mi-temps. Ce  temps partiel, si vous avez la possibilité et la chance de le mettre en œuvre, permet d’expérimenter le ralentissement.

Dans tous les cas, la patience et la motivation sont des clés du succès de la démarche. Vous aurez intérêt à développer une culture financière et actionner le levier du crédit dès votre plus jeune âge.

Ce parcours doit rester motivant et ne pas apparaitre comme une contrainte à vos yeux ou pour vos proches. Il sera assurément ponctué de découvertes et pas uniquement sur des sujets financiers !

Pour aller plus loin

Livre “Stratégies pour devenir rentier en 10 ans“, Philippe Proudhon

Devenir rentier. Les investisseurs heureux