Quelles sont les causes du mal-être au travail ?

La priorité à l’économie au détriment de l’humain

Les causes profondes sont vraisemblablement liées à la primauté de l’économie, dans sa version « capitalisme actionnarial » sur l’humain et sur la décision politique.

Le néolibéralisme a déplacé le curseur du partage valeur ajoutée  au profit capital (pouvoir des actionnaires) et au détriment du travail. Ainsi, l’austérité est-elle prônée pour les salariés, qui sont vus comme une variable d’ajustement à la baisse des coûts de production. Dans ces conditions, pour Sylvaine Perragin, « Le capital créé de la valeur en sapant le travail » (Le salaire de la peine, Seuil, 2019)

En découle des impératifs de production qui conduisent à l’extension de modes d’organisation et de méthodes de management parfois brutaux.

Chaplin, les Temps Modernes
Chaplin, les Temps Modernes

Autre illustration du taylorisme et du management au début de XXe siècle, par le narrateur de Voyage au bout de la nuit, qui arrive aux usines Ford à New York en 1930 :

Ça ne vous servira à rien ici vos études, mon garçon ! Vous n’êtes pas venu ici pour penser, mais pour faire les gestes qu’on vous commandera d’exécuter… Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs dans notre usine. C’est de chimpanzés dont nous avons besoin… Un conseil encore. Ne me parlez plus jamais de votre intelligence ! On pensera pour vous mon ami ! Tenez-vous-le pour dit.

Céline, Voyage au bout de la nuit.

Cette primauté de l’économie et de la finance n’est pas toujours assumée par les dirigeants des entreprises et des administrations, qui peinent à fixer des caps clairs et motivants. Cette situation provoque souvent une perte de sens du travail.

La violence au travail vient parfois de l’organisation

Un des modes d’organisation le plus connu est le Lean management. Cette méthode a été inspirée par le système de production de Toyota. Elle consiste par exemple à supprimer les temps d’attente inutiles. Selon ses promoteurs, elle permet d’économiser du temps et de l’énergie et donc de gagner en qualité de vie au travail.

On ne parle plus du lean mais d’optimisation des fabrications». L’Usine Nouvelle, 2014

Cependant, elle conduit à des situations « aux limites » afin d’augmenter la productivité : un minimum de salariés générant un volume maximum d’activité. In fine, la masse salariale est réduite.

D’abord appliquée dans l’industrie, ces méthodes s’appliquent désormais également  au secteur tertiaire (services). Or, le « process » dans les services repose (plus encore que dans l’industrie) sur l’humain), comme le souligne Sylvaine Perragin dans son livre Le salaire de la peine.

L’homme n’étant pas une machine, ces méthodes provoquent des souffrances.

Certaines entreprises en sont revenues, suite à ses conséquences (troubles musculo-squelettiques, démotivation au travail) ou à des échecs cuisants dans sa mise en oeuvre. Mais d’autres la (re-)découvrent avec enthousiasme. Comme ce cadre d’une société du CAC 40 qui, en sortant d’un séminaire, voulait la mettre en œuvre dans mon club de sport !

Cette violence au travail provoquée par l’organisation constitue un « risque systémique » révèle l’Institut national d’études démographiques (INED) dans une étude citée par Anne Rodier dans sa chronique Carnet de bureau du Monde.

Illustration de l'article du Monde "La violence au travail est un « risque systémique », alerte l’Institut des études démographiques". Publié le 27 novembre 2019
« Les insultes et les pressions psychologiques (humiliations, dénigrements, menaces) sont les violences les plus fréquemment constatées, suivies par les atteintes à l’activité professionnelle. » Otto Dettmer/Ikon Images / Photononstop
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Autres facteurs du mal-être au travail

D’autres ingrédients peuvent également rendre la potion amère. Il s’agit notamment :

L'Open space m'a tuer.
  • du manque de sens. Le critère financier constitue souvent la seule (vraie) boussole et les managers peinent à fixer un cap clair et fédérateur.
  • de la dégradation des conditions de travail. Cf l’Open space m’a tuer. Alexandre des Isnards et Thomas Zuber  y remettent en cause, en 2008, avec leur expérience, de nombreux témoignages et force anglicismes,  l’image d’Epinal du « fun » véhiculées par les cabinets de conseil en vogue.
  • de la frontière floue entre monde du travail et sphère privée, favorisée par l’usage d’outils numériques et en particulier du smartphone. Lorsque votre responsable hiérarchique, un collègue ou un client vous appelle, et vous demande “Je ne vous dérange pas ?” Répondez-vous souvent “Je ne suis pas au travail” ou “Je suis en congés” ? Une certaine disponibilité est attendue et éteindre votre terminal peut être perçu comme un désintérêt de la vie de votre entreprise. Cette situation est admise voire encouragée dans la plupart des structures, malgré l’insertion dans le Code du travail d’un droit à la déconnexion, suivi de l’émergence de chartes sans grands effets, semble-t-il.
  • du travail en zapping : vous êtes sans cesse interrompu dans votre activité par le téléphone, les mails, vos collègues de bureau. Dès lors, il devient difficile de se concentrer sur une activité et vous avez le sentiment de ne plus maîtriser votre temps, ce qui est facteur de stress.
Enseveli sous ses mails ?
Vous ne parvenez plus à gérer votre boîte mail ? – Lionel Davoust
  • du manque de reconnaissance, souvent mis en évidence dans les études et sondages.

Des conduites individuelles abusives

En plus des modes d’organisation, les conditions de travail peuvent être viciées par des conduites individuelles abusives : management toxique, voire harcèlement moral, comme le décrit par Marie-France Hirigoyen.

C’est d’ailleurs parfois la politique d’entreprise qui permet à « de petits chefs » d’exprimer de manière débridée leur perversité. C’est le sens du témoignage d’une employée actuellement chez Orange, qui a connu la période de crise chez France Télécom. Selon ce qu’elle m’a indiqué, l’encadrement intermédiaire a pu se défouler localement en prenant appui sur les directives de l’entreprise.

La prévention demeure timide en la matière. Des initiatives voient le jour par exemple dans les écoles de commerce .

Des conditions parfois inhumaines

Deux jours, une nuit. Film
Deux jours, une nuit. Film réalisé par les frères Dardenne

Ces dérives conduisent parfois à des conditions inhumaines, comme les décrits Marc Crépon, directeur du département de philosophie à l’Ecole normale supérieure dans Inhumaines conditions, ouvrant son propos par les parcours de Rosetta et de Sandra, qui ont d’ailleurs été repris dans les films Rosetta et Deux jours, une nuit des frères Dardenne. L’auteur souligne que toutes deux se heurtent à plus d’une loi : celle des hommes qui décident de leur sort et celle de la société qui a cessé de les protéger.

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