Devenir frugaliste pour contrer le management insensé

J’aime bien mon travail mais moins mon/ma responsable hiérarchique

Des enquêtes (Enquête CFDT Parlons travail 2016-2017) montrent que les salariés aiment majoritairement leur travail et leur entreprise ou administration. En revanche ces mêmes enquêtes relèvent une contestation de la hiérarchie et des  modes de management. Les dysfonctionnements engendrés par les modes de management contemporains se traduisent par plusieurs catégories de problèmes ayant des répercussions sur la santé des salariés : burn-out, bore-out, et autre brown –out.

Comme le soulignent N. Bouzou et J. De Funès dans La comédie (in)humaine, les organisations humaines induisent des comportements rudes. Les dirigeants ont tendance à développer une passion pour tout centraliser, tout contrôler, tout surveiller.

Boss en colère

Sommaire

Les causes multiples du manque de sens au travail

Impératifs de rentabilité

Les « logiques de marché » priment assurément. Avec pour corolaire la réduction des coûts qui constitue parfois (et même souvent ) l’alpha et l’oméga de la politique de l’entreprise ou de l’administration.

Dans le secteur privé

Les auteurs citent l’exemple des vœux d’une PME dans laquelle le directeur débite son discours depuis 10 ans par « new cash, new cash, new cash ».

Il est vrai que dans de nombreuses autres entreprises, grandes ou moyenne, il est fréquent que la part variable de la rémunération du « top management » soit indexée sur un paramètre de rentabilité financière (comme l’ EBIDTA).

Courbe de croissance
L’EBIDTA augmente, c’est bon pour mes primes !

Et dans le public

Les méthodes de gestion percolent du privé au public via les cabinets de conseil et les mouvements de cadres (retro pantouflage). On  note une aptitude à reproduire consciencieusement (avec un léger retard toutefois) les dérives managériales du secteur privé.

Dans le secteur privé, l’objectif était jusque là clair et lié à la rentabilité (avant l’apparition timide de critères sociaux et environnementaux). Dans l’administration, il apparait toutefois difficile d’afficher ouvertement des indicateurs axés sur la rentabilité d’une activité (cela n’a d’ailleurs pas forcément de sens dans le secteur public). Dès lors, on assiste à la prolifération d’indicateurs.

Il est vrai que les politiques publiques comportent généralement plusieurs facettes, sans qu’il soit aisé de pondérer les différents objectifs. Exemple : critère environnemental / social / économique.

Une manière d’illustrer cela : graphiques radars mais j’ai observé que cela n’aide pas vraiment à la décision.

En outre, parmi les nombreux indicateurs retenus, tous ne sont pas nécessairement liés à la qualité du service public. Dans certains cas, des indicateurs affriolants sont retenus alors que les moyens d’action ne sont pas à la main de l’entité (cela peut s’expliquer par le millefeuille administratif, mais plus fréquemment par le narcissisme du/de la responsable de l’entité).

Surcouche de complexité

La complexité bureaucratique n’est toutefois pas l’apanage des seules administrations, contrairement à ce que relatent souvent certains médias. Il existe une corrélation (pas toujours parfaite, heureusement) entre la taille des entreprises et la complexité. La propagation de la complexité est également galopante dans certaines entreprises, comme le montrent Yves Morieux et Peter Tollman dans leur livre Smart Simplicity.

Ils ont mis au point deux indices :

  • l’indice de complexité du Boston Consulting Group (société de conseil pour laquelle ils travaillent) représentatif de  la complexité de l’environnement économique (réglementations en matière de marchés, de finances, etc.)
  • un indice de complication des organisations, lié à la complexité interne des organismes.
On croule sous la paperasse.
Epaisses couches de paperasse

D’après leurs analyses, le premier indice a été multiplié par 6 depuis 1955 alors que l’indice de complication a été multiplié par 35.

Ainsi, les entreprises rajoutent-t-elles une épaisse couche de complications au cadre complexe existant. D’après Yves Morieux et Peter Tollman, les entreprises ont créé des labyrinthes organisationnels qui brident la productivité et les capacités d’innovation tout en démotivant les individus avec toujours plus de souffrance au travail. Il en découle une prolifération de tâches liées à la gestion de cette complexité. Ces missions sont naturellement candidates à une ou plusieurs des catégories  définies par David Graber dans Bullshit Jobs (par exemple, le gestionnaire de tableau de bord pourrait être classé dans la catégorie « cocheur de case »).

D. Graeber estime que si ces métiers inutiles survivent dans l’économie capitaliste, c’est qu’ils permettent d’occuper les gens et d’éviter qu’ils ne se révoltent. N. Bouzou et J. De Funès estiment pour leur part que cette inflation de la complexité résulterait d’une paresse et d’une volonté de limiter les risques auxquels est  exposée l’entreprise.

La simplicité est la sophistication suprême

Léonard de Vinci

Prime à la réactivité

Comme l’exprime Laurent Schmitt dans Du temps pour soi, « la réactivité devient une exigence ». Dans notre société, « l’urgence du temps remplace l’importance et la finalité de l’action ». Dans le monde du travail, cela se traduit notamment par la manière de gérer ses mails. Un individu est considéré comme performant s’il lit tous ses messages, les traite et y répond rapidement. Au plus tard dans la journée, pour ne pas entendre un cinglant reproche « tu n’as pas répondu à mon mail » lors d’une réunion ou en croisant ses collègues dans le couloir. Peu importe l’importance du contenu du message, la priorisation ne s’effectue pas au regard des enjeux mais plutôt en fonction du niveau hiérarchique de l’émetteur. Pour construire la réponse, les conditions de réflexion sont rarement réunies et la réponse ne prend que rarement en compte toutes les facettes d’un problème.

Problème d’autorité

Un problème d’autorité est par ailleurs mis en avant par Nicolas Bouzon et Julia de Funès dans La comédie (in)humaine.

Les auteurs soulignent que les manageurs ne sont pas naturellement dotés d’autorité (définie comme la capacité d’un individu à s’imposer aux autres sans user de la contrainte) alors que leur positionnement hiérarchique, reconnaissance de leur mérite, leur octroie du pouvoir.

Les auteurs estiment  que plutôt que de novlangue et de jeux récréatifs, les salariés ont besoin d’autonomie, de franchise et de sens (ce dernier aspect étant primordial). Mais comment être autonome quand on perd l’essentiel de ses journées en réunions interminables et en « reportings » ? La mise en oeuvre de “process” et autres “reportings” apparaissent comme des tentatives désespérées de reprise de contrôle par les dirigeants, comme l’explique Francois Dupuy dans Lost in management.

Mon expérience dans l’administration

J’estime avoir passé la majorité de mon temps de travail en réunion,  gestion de reporting (j’ai mis au point et géré un nombre incalculable d’indicateurs, regroupés dans de multiples tableaux de bord) et gestion de boites aux lettres envahies par des messages inutiles.

Dans les grandes organisations, le sens du travail est plus aisé à percevoir lorsqu’on est proche du citoyen. Les rares gens durablement épanouis dans le travail (outre les narcissiques pathologiques) que j’ai pu croiser récemment poursuivent une cause qui leur tient à cœur (par exemple dans le domaine de l’aide au développement). Cependant, dans d’autres professions de « vocation », comme la santé et l’éducation, l’usure et le désenchantement sont souvent au rendez-vous après quelques années d’exercice.

Alors que faire pour retrouver du sens ?

Retrouver du sens

Rappeler ou définir ensemble un objectif fédérateur et distinct de la seule considération comptable.

Réduire le temps passé (perdu ?) en réunions

Plus de 60 % des entreprises souffrent d’un excès de réunions et moins de 15 % d’une insuffisance, d’après Nicolas Bouzon et Julia de Funès. Selon un sondage réalisé en 2017 , les salariés français passeraient 4,5 heures par semaine en réunions. Cette durée serait double pour les cadres. Selon la même étude, seule 1 réunion sur 4 aboutirait à une prise de décision. Ces réunions, souvent imposées, ne seraient toutefois pas une sèche perte de temps car 44 % des salariés utiliseraient leur smartphone ou leur ordinateur pour faire autre chose.

Réunion interminable et inutile
Les salariés passent en moyenne 4,5 heures par semaine en réunion, soit trois semaines par an, révèle une étude OpinionWay publiée en 2017. L’Express, istock

Pour gagner en efficacité et lutter contre la réunionite aigüe, il parait souhaitable d’imposer la production de documents préparatoires (ordre du jour précis, note rédigée et argumentée plutôt que powerpoint fourre-tout) et d’un relevé de décision (comprenant des décisions ne se limitant pas à la seule date de la prochaine réunion …).

Par ailleurs, la visioconférence apparait comme une bonne solution car elle permet de gagner du temps. D’une part les temps de déplacement sont réduits, d’autre part, les réunions sont en général plus courtes (les conditions sont un peu moins confortables). De plus, les participants parlent chacun leur tour, en s’écoutant plus qu’en présentielle.

Supprimer les e-mails inutiles

Chacun d’entre-nous reçoit en moyenne 14 600 e-mails par an, soit 40 message par jour (données 2013). Ce flot continu et les notifications associées (pop-up, tonalité d’alerte) vous dérangent dans vos activités car votre curiosité vous incite à lire ces messages immédiatement. Or, la loi de Carlson (moins connue que la loi de Murphy) dispose que le temps perdu à cause d’une interruption est plus long que la durée de cette interruption.

Au regard de ce risque pour la productivité, certaines entreprises ont supprimé purement et simplement la messagerie électronique et ont opté pour un réseau social, sans grand succès semble-t-il.

Une régulation collective est nécessaire

Il conviendrait donc de réguler fortement l’usage de la messagerie à l’aide d’un règlement et non d’une simple charte. Celui-ci devrait bannir les diffusions trop larges pour se couvrir et prévoir la suspension temporaire de l’accès à la messagerie pour les contrevenants.

Overdose de mails
N’en jetez plus, la boîte est pleine !

Fixer ses propres règles

Dans l’attente de la mise en place d’une telle régulation au sein de votre organisme, vous pouvez également vous fixer des règles de gestion personnelles. Si votre messagerie n’est pas utilisée pour gérer les “vraies” urgences (les missions réellement urgentes sont généralement gérées dans les services d’urgences par des cris dans le couloirs, par radio ou interphone …) vous pouvez désactiver la notification d’arrivée des messages sur votre ordinateur et votre smartphone. Vous pourrez alors regrouper la gestion de vos mails à trois moments de la journée : le matin à votre arrivée (cela pourrait contribuer à structurer votre journée), après la pause déjeuner (de toute façon, il s’agit de la période la moins productive), le soir avant de partir (comme vous êtes pressé, vous serez efficace ; si des réponses impliquent une décision importante, mieux vaut laisser murir pendant une nuit …).

Développer le télétravail

Lorsque les fonctions le permette, il apparait qu’une journée de télétravail par semaine soit profitable, tant pour le salarié que pour l’entreprise. Cela offre la possibilité de prendre un peu de recul, de mener une réflexion sans être interrompu … et peut-être de rédiger sereinement les compte-rendus des (trop nombreuses) réunions de la semaine.

Le télétravail constitue une marque de confiance mutuelle. Son développement s’est accéléré, par la force des choses, lors des périodes de grève ou de confinement.

Malgré vos efforts, le management ne va pas dans le bon sens ? Prenez du recul et devenez frugaliste !

Malgré vos contributions éventuelles, votre direction ne semble pas sur la voie de la redécouverte des vertus de la confiance et de la simplicité ? Vos collègues ne rament pas dans le même sens et ont plutôt tendance à se tirer dans le pattes (parfois dans le vôtres) ? Bref, vous êtes fatigués et ne voyez pas poindre de solution collective au bout du tunnel…

Parmi les solutions individuelles, le frugalisme peut constituer une voie pour voir le travail autrement ou rompre de manière provisoire ou définitive avec le travail “classique” . Etes-vous prêt.e ?

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