Frugaliste libéré.e mais confiné.e

Vous avez été assigné à résidence par décision de votre gouvernement en raison de la pandémie du Covid-19 ? Vous n’êtes pas seul puisque la majorité de l’Humanité est dans la même situation.

Le frugalisme permet-il de mieux vivre le confinement ?

Pour filer la métaphore guerrière – largement utilisée au début de la crise du Covid 19 par le Président français – le frugaliste est-il mieux armé que la moyenne pour mener cette bataille, et en particulier pour supporter le confinement ?

J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

Blaise Pascal, Pensées, fragment Divertissement
Insomnie dans son lit
Insomnies, ennui, votre lit est transformé en champ de bataille ? Allodocteurs.fr

Les atouts du frugaliste

Périphérique parisien fluide
Pour une fois, le périph est fluide

Pour mener cette « guerre », même en 3ème ligne (en restant chez vous car vous n’êtes ni soignant ni obligé d’aller au travail car vous exercez une profession essentielle ou non), le frugaliste dispose a priori de cartouches et de poudre sèche. En effet, la personne frugaliste a vraisemblablement déjà rompu (au moins en partie) ses liens avec le monde du travail classique. Même si vous n’êtes pas déjà jeune retraité, vous ne recherchez a priori pas le bonheur principalement dans votre activité professionnelle.

L’adepte du frugalisme a – normalement – aussi pris du recul avec la surconsommation. Il ne se retrouve donc pas en situation de manque de faire du shopping.

Enfin, la personne frugaliste est déjà accoutumée à des séquences de vie plus lente comprenant des périodes d’oisiveté.

Dès lors, la rupture peut être moins brutale que pour d’autres, en particulier les pratiquants du métro-boulot-dodo-conso.

Pas si facile d’être confiné.e, même pour un.e frugaliste

Pour autant, la traversée de cette période peut ressembler à celle d’un champ de mines. Comme tout le monde, le frugaliste peut rencontrer des difficultés à s’adapter à cette situation inédite (à moins d’avoir fait ses armes dans un sous-marin …).

Habitué à être confiné ? Suivez les conseils d’un ancien sous-marinier – © Getty / Warren Weinstein

Car le frugaliste n’est habituellement pas (complètement) inactif même s’il est plus volontiers adepte de plaisirs simples et peu onéreux. (Albert Camus  parlait de plaisirs  naturels et instinctifs comme la baignade et les bains de soleil dans l’Etranger).

Cette privation est évidemment difficile à vivre.

De plus, un temps non structuré ouvre la voie à l’inquiétude et cette dernière empêche de mener à bien ses activités sereinement. Le risque est alors – même si vous échappez au « virus chinois » de sombrer dans la « maladie anglaise » (le spleen).

Profiter de cette période pour soigner son profil de frugaliste

On peut alors tenter de saisir ce moment extraordinaire (au sens premier du terme) pour réaliser des choses tout aussi extraordinaires. A commencer par toutes les tâches en attentes : le grand ménage de printemps, le classement de ses papiers, etc. Bon, rien de très motivant et généralement les 3 premiers jours ont suffi… ).

Se lancer pleinement dans ses projets

Au delà des piles de documents à trier, vous aviez peut être laissé de côté (depuis votre enfance ?) des projets, des passions ou des hobbys. C’est le moment rêvé de les réactiver ! Et pourquoi pas envisager de nouveaux projets ? Se perfectionner en cuisine par exemple (quitte à préparer 3 repas par jour, autant progresser).

Pour les mener à bien, une organisation légère mais efficace se révèle nécessaire. Elle permettra de structurer vos journées, d’introduire du rythme et des rituels.

Soigner sa condition physique 

Parmi les fondamentaux, il parait indispensable de maintenir des activités physiques régulières. Les séances de gym ont vite foisonné sur Internet à la télévision.

Sportif masqué

Pour les compléter, si vous habitez dans un bâtiment à plusieurs étages, vous pouvez aussi monter les escaliers (ça vous évitera de toucher les boutons de l’ascenseur).

Si vous êtes adeptes de la course à pied : sport idéal pour une dépense d’énergie significative en moins d’une heure. A condition d’être du matin ou du soir à Paris …Attention aussi à vos articulations si vous n’avez que du béton à moins d’un kilomètre de chez vous …

Pour les débutants, voici un protocole sur 5 semaines, pour vous « mettre le pied à l’étrier » :

Courir 30 minutes, pour les débutants. Source : Fédération française d’athlétisme

Soigner son mental : lire pour s’évader

Là aussi, pour ne pas perdre l’entrainement, c’est le moment d’agir. Pourquoi ne pas élargir votre champ à de nouvelles lectures, malgré les fermetures des bibliothèques et des librairies ? Certes, trouver un livre sur le frugalisme va être difficile (la littérature reste à ce jour peu développée sur ce sujet) mais vous pourrez trouver des ouvrages sur des sujets proches.

En premier lieu, des bibliothèques proposent des livres numériques, comme à Paris. Un catalogue riche est accessible, après inscription en ligne, aux habitants de la région parisienne.

Petite sélection de la bibilothèque numérique pour frugaliste

Fuck Work ! Pour une vie sans travail
Fuck work ! Disponible dans la bibliothèque numérique de Paris

De James Livingston. Pour l’auteur, travail et revenus ne devraient plus être corrélés. D’autant que le travail n’est pas la seule manière de donner du sens à sa vie. Pour préparer au mieux la reprise !

Libérons-nous !

Abdennour Bidar plaide pour une société libérée de la servitude capitaliste et de la consommation obligatoire, plus égalitaire et fondée sur une approche renouvelée de la liberté, du vivre ensemble. Développement étayé sur le revenu universel.


Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique.

Barbara Stiegler met en évidence l’idée généralement admise d’une nécessité de s’adapter dans un monde complexe régi par la pensée néolibérale.


Une autre voie est possible

Eric Heyer (économiste) , Pascal Lokiec ( juriste) et Dominique Méda ( sociologue ) proposent un regard croisé sur la France. En particulier, ils exposent les raisons qui selon eux expliquent ses difficultés, comme les dysfonctionnements du capitalisme financier. Enfin, ils proposent des alternatives pour améliorer la situation.

Editeurs

Par ailleurs, plusieurs éditeurs donnent accès gratuitement à une sélection d’ouvrages en ligne :

Les Liens qui Libèrent

Cet éditeur propose une sélection ciblée de manière pertinente et particulièrement intéressante pour la personne intéressée par le frugalisme, et en particulier :

  • L’art d’être oisif (dans un monde de dingue) de Tom Hodgkinson ;
  • Le bel avenir de l’Etat Providence, d’Eloi Laurent ;
  • Sortir de la croissance – Mode d’emploi, d’Eloi Laurent
  • Devant l’effondrement – Yves Cochet. « L’effondrement de notre civilisation industrielle s’y produira à l’échelle mondiale, probablement dans les années 2020, certainement dans les années 2030 ». Prophétique ?
  • Bullshit Jobs – David Graeber . Qui contesterait aujourd’hui que la valeur sociale d’un travailleur désinfectant les secteurs hospitaliers « Covid-19 »est nettement supérieure à celle du travailleur en télémarketing (qui continue à vous appeler durant le confinement …) ?
  •  Manuel de survie pour parents d’ados qui pètent les plombs – Yapaka
  • Technopouvoir Dépolitiser pour mieux régner – Diana Filippova.
La Découverte
  • Chez soi, de Mona Chollet (Zones), dans lequel l’auteure dépeint les bienfaits du foyer, décrit comme une “base arrière”
https://www.editions-zones.fr/2020/03/17/chez-soi-en-acces-libre/
  • Fabuler la fin du monde, de Jean-Paul Engélibert, analyse comparée de diverses fictions d’apocalypse, littéraires, cinématographiques et télévisuelles
  • Le droit à la paresse, de Paul Lafargue, dans lequel l’auteur invite à remettre en question la place du travail dans nos sociétés.
Tracts de crise de Gallimard

Des textes brefs et inédits d’écrivains sont proposés chaque jour.

Un exemple : Ralentir de Gaspard Koenig, proposé le 16 avril.

Oser les classiques

C’est le moment ou jamais de lire les grands auteurs ! D’autant qu’une partie de leurs écrits sont libres de droits.

  • Jacques le Fataliste de Diderot. C’est l’histoire de deux hommes qui marchent. On ne sait pas où ils vont, pourquoi il y vont… Mais ils se déplacent, c’est le contraire de nous ! C’est drôle et on le trouve gratuitement.
  • Les Essais de Montaigne. Montaigne, qui a traversé des périodes d’épidémies de peste  revendique son oisiveté (qu’il distingue de la fainéantise, qu’il réprouve par ailleurs).
  • La Peste d’Albert Camus. Une bonne idée pour se changer les idées ?
  • Les aventures de Tintin d’Hergé. Tintin avait connu la quarantaine dans le Temple du soleil, avait echappé à une (fausse) épidémie de scarlatine dans l’Affaire Tournesol et avait goûté au confinement dans Tintin et les Picaros !
Tintin "Le Temple du Soleil", quarantaine
Tintin “Le Temple du Soleil”, (c) Moulinsart 2020

Journaux numériques

Mediapart, proposé en accès libre lors des week-ends de confinement.

Vidéos de l’INA

3 mois d’accès aux archives de l’INA sont proposés sur la platerforme MADELEN (séries, documentaires, spectacles). Votre numéro de carte bancaire vous sera demandé lors de l’inscription. Il conviendra de vous désabonner avant l’échéance des 3 mois si vous ne voulez pas payer l’abonnement.

Soigner ses finances

Cette période offre du temps pour se consacrer à  ses finances personnelles : développer sa culture financière, faire un point sur son patrimoine, réfléchir à sa philosophie d’investissement pour mettre au point sa stratégie pour atteindre ou sauvegarder son indépendance financière. Faut-il opter pour une rente immobilière ou préférer des actions, après leur chute ? Et, en fonction de votre perception des conséquences économiques et financière de cette crise sanitaire, éviter les erreurs et mettre en place des mesures pour sécuriser son patrimoine.

Le monde d’après sera-t-il frugal ?

Pas si sûr

Carré Hermes
Pour le déconfinement, un carré de tissu à 375 € pour faire un masque lavable à 60°C ?

La période de confinement est propice au foisonnement de réflexions sur le « Monde d’après ». Cette cure d’ennui débouchera-t-elle sur une soif d’actions pour traduire en actes ces idées et mettre en œuvre des changements significatifs, comme l’abandon de la primauté de l’économie au profit de l’humain ?

Ce « nouveau monde » sera-t-il frugal ? Rien n’est moins sûr, si l’on observe la ruée dans la boutique Hermès de Canton, après le déconfinement. Serons nous également sujet à ces “achats revanche” (pas nécessairement chez Hermès) ?

Alors, devenir frugaliste “quoi qu’il en coûte” ?

En cultivant son profil frugaliste, qui comprend la dimension de sobriété, chacun peut toutefois apporter sa petite pierre à l’édifice…

Cependant, si vous n’espérez pas un changement de société à la hauteur de vos espérances, vous pouvez aussi prendre vos propres résolutions, comme partir à la retraite précocement “quoi qu’il en coûte”, même si ce n’est pas à 30 ans.

C’est la cas d’Annette, interviewé par Libération : «Après cette crise, et si j’en ressors vivante, j’ai décidé d’arrêter de travailler à 62 ans quoi qu’il m’en coûte et de vivre un peu le temps qui reste pour moi ! Cette décision m’est apparue comme une évidence, liée à la prise de conscience que j’en avais assez d’être obligée d’aller dans des fêtes ineptes, de participer à des réunions creuses et de subir les humeurs fluctuantes de mes dirigeants. J’ai besoin du temps qui reste pour être moi et j’espère qu’il m’en reste un peu…»

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Du temps pour soi

Frugaliste, à la recherche du temps pour soi

Pour reprendre une tautologie de Gaspard Koenig (dans Ralentir, tracts de crise Gallimard, avril 2020), prendre le temps, c’est éviter d’être pris par lui. C’est définir son propre rythme, aussi indépendant que possible des contraintes extérieures.

La démarche frugaliste vise en particulier à se libérer de notre rapport à l’argent (comme une fin en soi), au travail (comme une obligation) et au temps (non maîtrisé). Avoir du temps pour soi constitue assurément un objectif majeur  du frugaliste.

Savoir se détacher de la vitesse et de la synchronisation dictées par la société

Pour cela, il faudra échapper aux injonctions d’urgence et de vitesse, largement  promues dans notre civilisation. Nous redoutons de  perdre notre temps. En conséquence, nous  tapissons nos journées de rendez-vous, ne pratiquons jamais la sieste et réduisons notre temps de sommeil à la portion congrue. Le peu de sommeil qu’il nous reste est attaqué, le co-fondateur de Netflix l’a déclaré : son principal concurrent est le sommeil … . Pendant la période de confinement provoquée par la Covid-19, ce concurrent s’est toutefois révélé moins virulent.

Le principal concurrent de Netflix est le besoin des humains de fermer les yeux un tiers de leur temps Photographie : Alamy Stock Photo

Les médias viennent nous synchroniser, confirmer et amplifier des règles sociales construites autour de l’urgence et de l’immédiateté.

Les méfaits de ces conduites sont pourtant connus et ont été rappelés par les philosophes de la modernité Paul Virilio et Pierre Hadot.

Déjà dans les années 1990, Paul Virilio alertait sur le fait que ce culte de l’immédiateté provoque un profond malaise dans la civilisation.

Oisiveté coupable ?

Mais l’inactivité s’accompagne généralement de culpabilité. Il est vrai que  l’éducation, la morale et la religion se sont de tout temps alliées pour condamner fermement l’oisiveté. Dès le plus jeune âge, qui n’a pas reçu l’injonction « ne reste pas là à ne rien faire ! ». Pour éviter que les moines ne s’ennuient et ne sombrent dans l’acédie (péché capital, ancêtre de la paresse), leur journée est rythmée par des prières. On peut également observer que les premières machines à mesurer le temps se sont développées sur les églises avant de voir fleurir les horloges laïques.

Eglise de Lantosque, Bodet

L’industrialisation a permis de produire plus en moins de temps. Pourtant, malgré les prévisions ou attentes de certains, la société n’a pas transformé l’essai des gains de productivité en temps (volontairement) libéré.

Pour suivre son chemin et se libérer du temps, le frugaliste devra donc, en grande partie,  se débrouiller tout seul …

Du temps libre comme frugaliste, oui. Mais pour quoi faire ?

La grande révolution du temps choisi a échoué

En 1993, dans le Monde diplomatique, André Gorz incitait à bâtir une « civilisation du temps libéré ». Cette perspective étant ouverte par l’industrialisation permettant de produire plus de richesses en diminuant le recours aux ressources naturelles, au capital et au travail.

On peut également rappeler que Keynes avait prédit, dans les années 1930 que cent ans plus tard, les hommes n’auraient pas à travailler plus de 15 heures.  Peu probable que cet objectif soit atteint en 2030 …

André Gorz  fait le constat que « nos sociétés tournent le dos à cette perspective et présentent la libération du temps comme une calamité ». Il observe de plus (comme le fera d’ailleurs plus tard Davis Graeber dans Bullshit jobs) que « les dirigeants, dans leur immense majorité, se demandent comment faire pour que le système consomme davantage de travail — comment faire pour que les immenses quantités de travail économisées dans la production puissent être gaspillées dans des petits boulots dont la principale fonction est d’occuper les gens. »

Ces « petits boulots » ne permettant pas d’atteindre le plein emploi, une réduction du travail –  et dans la même proportion des salaires – est présenté comme un sacrifice nécessaire.

La grande « Révolution du temps choisi », comme « une voie vers une société différente procurant aux gens plus de temps disponible » (appel de Peter Glotz, social-démocrate Allemand à la fin des années 1980) n’a pas eu lieu.

Frugaliste, il va falloir se débrouiller seul

Pour conquérir son temps à soi, chacun doit donc se débrouiller de son côté et faire sa petite révolution en devenant frugaliste. Encore faut-il se « déprogrammer » et cela pourra prendre du temps …

Vivre le temps

Le temps est une donnée physique mais revêt également des dimensions subjectives et relationnelles

Le temps constitue certes une donnée physique mais revêt également une dimension subjective et relationnelle, comme l’indique Laurent Schmitt dans Du temps pour soi , « Le commercial occidental en déplacement avec un agenda rempli et chronométré vit le même temps physique que le paysan indien allant vendre ses produits à la ville éloignée, cependant ils n’éprouvent en rien de façon commune les aléas du temps. Trois ou quatre heures de retard n’ont pas la même importance ».

Agenda vide
Agenda surbooké !

Profiter du temps

Pour profiter de votre temps comme frugaliste, vous pouvez suivre votre/vos passions. Certains s’y engagent même de façon exclusive et absolue.

C’est notamment le cas lorsqu’il s’agit de défendre une cause en militant, en exerçant dans une association. Ces activités peuvent d’ailleurs apporter une reconnaissance et une valorisation personnelle, parfois supérieure à celles du « travail classique ». La présidente ou le secrétaire général d’une association ont parfois une plus grande visibilité à ce titre que dans leur (précédent) emploi.

D’autres, issus souvent de professions « intellectuelles » reviennent aux travaux manuels et s’adonnent au bricolage ou à la pâtisserie. A mon sens, il est préférable, dans la mesure du possible, de varier les activités (ne pas mettre ses œufs dans le même panier), pour éviter l’usure et les déceptions. L’idéal serait de compter au moins  3 centres d’intérêt. Après tout, c’est le nombre de pieds minimum d’un tabouret pour être stable. Ainsi, si une de vos activités « cale », vous en avez d’autres pour prendre le relais …

Ne pas tuer le temps | Pièges à éviter pour un frugalisme heureux

Le chemin du temps libre pour un frugaliste peut être semé d’embuches et chaque sujet peut présenter des troubles d’adaptation. Voici une liste – non exhaustive – des écueils et quelques conseils pour les éviter.

Le temps de l’ennui

Le temps répétitif, sans fait marquant,  est vécu comme monotone. L’ennui a mauvaise presse. Il est vécu comme une conséquence inévitable de l’oisiveté.

Comme pour le cholestérol, il convient cependant de distinguer le « bon » ennui du « mauvais » ennui.

Le “bon” ennui

D’un côté, l’ennui est banal, provoqué par le désœuvrement, comme le décrit Pascal dans ses Pensées (la liasse sur l’Ennui fait suite à celle sur la Misère). Ce type d’ennui peut toutefois s’avérer fécond. Laurent Schmitt, dans Du temps pour soi, le  compare à un état de jachère qui n’est assimilé ni à l’oisiveté, ni à la  passivité, ni à la paresse ; il constitue par exemple une  source d’inspiration pour l’écrivain ; cet ennui peut être qualifié de normal, de souhaitable, voire d’indispensable à la constitution de l’être humain.

L’ennui a des vertus, comme le relate avec humour Patrick Lemoine dans S’ennuyer, quel bonheur !

La rêverie, le travail sur l’imaginaire convoquent la part originale de nous mêmes et favorisent la créativité. Cependant, ce processus de rêverie ne peut pas se concevoir comme une démarche volontaire ; on ne peut pas le réaliser à la demande, à tout moment, comme le rappelle Laurent Schmitt  dans Du temps pour soi. Cette créativité peut se réaliser dans la cuisine (nouvelle recette …), la participation à des stages, à des ateliers. Ou, plus fondamentalement conduire à  modifier sa trajectoire de vie, à prendre la voie du frugalisme … Et si vous êtes déjà frugaliste, ces périodes seront propices à des réflexions qui pourront élargir votre horizon.

L’ennui pathologique

D’autre part, l’ennui peut devenir pathologique et s’accompagner d’angoisse voire de dépression ; il découle de notre incapacité à savoir rester « à ne rien faire » ; il est pathologique et nécessite à ce titre un soutien voire un traitement. Selon Pascal, il existerait un ennui propre à la constitution humaine : « L’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état propre de sa complexion ».

Blaise Pascal, Pensées

Cet état peut conduire à un cercle vicieux, comme l’illustre Alberto Moravia dans l’Ennui. Dino, peintre raté et antihéros de ce livre décrit ainsi son vécu : « Rien de ce que faisais ne me plaisait ou ne me semblait digne d’être accompli ; par ailleurs je ne pouvais rien imaginer qui pût me plaire ou qui pût m’occuper d’une manière durable… ». On peut également noter que l’oisiveté dans la richesse ne rend pas heureux Dino.

Ce type d’ennui maladif constituera un risque pour le frugaliste. Il conviendra d’y être attentif pour le réduire.

Acheter, amasser

Les achats compulsifs sont l’ennemi du frugaliste. D’abord parce qu’ils ne sont pas compatibles avec la sobriété financière du frugalisme. Ensuite par qu’ils n’apportent qu’une satisfaction éphémère. La recherche de cette satisfaction est souvent une compensation d’un travail trop accaparant. Une fois frugaliste, cette compensation n’aura plus lieu d’être.

Reproduire le monde du travail et l’esprit de compétition

Vous organisez vos loisirs comme un travail. Dans vos « passe-temps », vous mettez en avant les notions de réussite, de compétition ou d’exploit. Votre agenda est une collection d’occupations (compilation des vôtres et celles de vos enfants : piscine, tennis, conservatoire …) ?

Vous gérez une masse de données relatives à vos activités. Par exemple dans le domaine du sport : nombre de pas par jour, de kilomètres de courses par semaine, …?

Montre connectée et appli pour suivre ses performances sportives
Sport connecté …

Si vous vous investissez dans le monde associatif en tant que bénévole ou dans la politique, vous risquez de retrouver les travers du milieu professionnel, parfois en pire ! Ces nouvelles missions pourraient accaparer plus de temps encore que votre travail . En outre, le bénévolat peut avoir un coût (frais “annexes” de déplacement par exemple) lorsqu’on s’investit beaucoup.

Certes, vos activités sont valorisantes et permettent d’enrichir le bas de votre CV, vos comptes sur les réseaux sociaux, voire de nouer des relations pour le business et peut-être de décrocher une commande.

Vous vous reconnaissez dans cette description ? Dans l’affirmative, vous n’avez pas complètement quitté la rat race et avez probablement encore un peu de route pour sur la voie du frugalisme pour trouver un équilibre optimal …

Prenons l’exemple du coureur ou de la coureuse

La course à pied, c’est vite fait, bien fait. Parfait pour les gens pressés. Les plus motivés vont rationaliser leur entrainement à l’aide de montres connectées, vont partager leurs exploits sur Internet et devenir marathoniens ou ultra-traileurs. Très vite, la notion du toujours plus va s’installer dans cette activité, sur le modèle du travail. Dans les discussions avec vos « collègues », vous ne vous sentirez plus considéré si votre dernier trail était inférieur à 100 km, avec 8000 m de dénivelé positif… Problème : une fois blessé, le coureur citadin vivra mal l’interruption forcée de son activité.

Quoi qu’il en soit, sur la route du frugalisme, mieux vaut s’investir dans des domaines où devenir excellent est chronophage plutôt que couteux …

La tentation des jeux

Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. […] Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Blaise Pascal, Pensées, fragment Divertissement

Le jeu est présent dans toutes les phases de l’existence. La/le  frugaliste fuira toutefois les jeux d’argent, si elle/il veut persévérer dans sa démarche !

Jeux de grattage
Grattage frénétique …

S’évader avec l’alcool ou les paradis artificiels

Théoriquement, une fois frugaliste, fini l’alcool de fin de semaine pour oublier le travail.

De même, le cannabis à la fin d’une journée de travail n’aura plus lieu d’être.

Je peux en témoigner (pour le 1er cas) ! Ces évasions pouvaient certes s’accompagner d’un sentiment de liberté mais s’effectuaient au prix d’un asservissement, comme le souligne Laurent Schmitt dans Du temps pour soi.

Développement personnel et pensée positive

Ce genre littéraire récent est attirant car les ouvrages fourmillent de trucs et de conseils, notamment en matière de « management » du temps. Problème : les conseils s’adressent à tous, sans tenir compte des spécificités de chacun et se révèlent  répétitifs, cf. Développement (im)personnel de Julia de Funès.

D’autre part, les thèses développées dans ces livres conduisent souvent à individualiser des maux qui relèvent souvent en grande partie de l’organisation de la société. Bref, même si votre mode de vie frugaliste vous offre du temps, il convient d’être très sélectif dans ce type de lecture.

Médicalisation du temps libre

Hypochondrie: les tribulations du malade imaginaire – Soirmag.be

En réponse à l’incitation de la société à l’« autonomisation », dans la mouvance du développement personnel, la tentation existe de médicaliser son temps libre. Et, notamment, de mettre en œuvre une lutte contre le vieillissement qui accapare une part trop élevée de ce temps libre. Quand on dispose de temps libre, le risque est de devenir hypocondriaque… Frugaliste, attention aux effets secondaires des médicaments !

Conclusion : moins de quantité, plus de qualité

Échapper au temps binaire

Pour trouver un bon équilibre dans le mode de vie frugaliste, il convient d’échapper au temps binaire, comme l’appelle L. Schmitt, à savoir éviter les extrêmes :

  • avoir trop d’activités, être surbooké  (pas assez de temps) ;
  •  ennui, temps long (trop de temps).

L’avènement du temps libre a semblé offrir une 3ème voie. Mais celle-ci est contrariée par la vie moderne (échanges incessants de courriels, sms, …).

Cela suppose de changer de rythme et de prendre conscience que la suractivité professionnelle ne constitue pas l’unique modalité de l’existence.

Vous êtes au travail ? Pensez à vous accorder des micro-pauses d’une minute dans la journée. Si vous en avez besoin toutes les minutes, alors posez-vous des questions sur votre travail ! A court terme, la méditation de pleine conscience peut être tentée. A plus long terme, devenir frugaliste et viser une retraite anticipée est une alternative !

Dénouer l’impasse temporelle vers laquelle nous pousse la société

Selon l’analyse de L. Schmitt dans Du temps pour soi, nous sommes incités à chercher à disposer de temps libre. Puis à le combler, mais pas toujours selon nos propres aspirations. D’où une incapacité à jouir de ce temps pas complètement libéré. Dénouer cette impasse représente une étape essentielle.

Le combat ne se limite pas à gagner du temps libre mais à gagner ”notre” temps, celui que nous souhaitons et qui est en accord avec nos vraies aspirations.

 Laurent Schmitt, Du temps pour soi

En conclusion, gagner du temps pour soi suppose une prise de conscience, suivie d’une « déprogrammation ». Le défi est de  trouver sa propre temporalité, en adéquation avec son horloge biologique, son imaginaire.  Comme le souligne L. Schmitt, cela suppose de développer un souci de soi .

Mais, pour prendre son temps, encore faut-il en avoir les moyens. Le revenu de base (également nommé revenu universel) pourrait constituer une solution. Voir à ce sujet le plaidoyer de Philippe Van Parijs et Yannick VANDERBORGHT dans Le revenu de base inconditionnel, ouvrage qui fait référence sur cette idée. Dans l’attente d’une mise en oeuvre durable par des politiques publiques (ce sujet sera peut-être mis à l’agenda après la crise du coronavirus ?), la démarche frugaliste et notamment la recherche de l’indépendance financière constitue une excellente solution d’attente !

Se libérer de la consommation, la voie du frugalisme

Le frugalisme pour briser le couple infernal travail-consommation

Devenir frugaliste nécessitera de briser deux chaines : celles vous liant au travail et à la consommation. Travail et consommation sont d’ailleurs intimement liés. Car la consommation rend l’argent désirable et nous motive à travailler. Nous sommes conditionnés socialement (voire biologiquement)  pour considérer que le bonheur, c’est de posséder. Dès lors, un cercle vicieux se met en place entre travail et (sur)consommation.

Roue de hamster illustrant  le cycle infernal travail-consommation
Vous sentez que vous faites le grand écart dans la roue travail-consommation ?

Sommes nous condamnés à la boulimie d’achat et à travailler sans relâche pour assouvir ce besoin impérieux ?

Heureusement non ! Mais rompre ces liens nécessite de naviguer face au vent du matraquage publicitaire et même à contre-courant de notre “programmation biologique”. Cette rééducation nécessitera donc des efforts sur la durée et devra s’accompagner d’une recherche de sens pour consolider la nouvelle liberté ainsi obtenue. La démarche frugaliste s’inscrit pleinement dans cette voie.


Nous sommes conditionnés à consommer

Un conditionnement économique et social

Le capitalisme est fondé sur une logique de profit et de croissance. Or, dans la plupart des pays développés, la consommation constitue le principal moteur de la croissance. Pour alimenter la chaudière à charbon, il faut alors mettre sur le marché régulièrement de nouveaux produits et susciter de nouveaux besoins à l’aide de la publicité pour que les consommateurs les achètent.

Sisyphe fait les courses. Blog de Thibault ROY
Sisyphe fait les courses. Blog de Thibault Roy

De plus, en consommant et en achetant des objets qu’il considère utile, l’individu recherche également de la reconnaissance. Il s’agit de ressentir l’appartenance à un groupe, d’affirmer son identité ou de se distinguer. Par exemple, certains achètent telle voiture haut de gamme pour attester d’un statut, d’autres (les mêmes souvent) le dernier smartphone pour marquer leur appartenance à une tribu (“geek “par exemple).

Un besoin biologique

Notre cerveau serait programmé pour accumuler les objets. Selon Sébastien Bohler, docteur en neurosciences, lorsque nous achetons un objet qui nous plaît, nous stimulons une zone du cerveau, nommée striatum, qui libère de la dopamine.

Si cet instrument nous a permis de survivre en des temps de rareté (notamment en nous incitant à bien nous nourrir), le striatum est aujourd’hui sollicité en permanence en cette période d’abondance et ne sait plus dire stop. La publicité s’appuie sur ce mécanisme. Si nous renonçons malgré tout à consommer, le cerveau réagit mal et cela se traduit par un épuisement.

Comment se libérer de la consommation ?

S’entraîner à la frugalité et au frugalisme

S’il faut reprogrammer son cerveau, la rééducation promet d’être longue et douloureuse ! Heureusement, les pulsions primaires et de court-terme peuvent être contrées par la volonté, relevant non seulement du domaine moral mais aussi de la neurobiologie. En l’espèce, le cortex frontal, siège de la volonté, pourrait être « musclé » et entrainé à la frugalité. Une expérience permet d’évaluer l’épaisseur de ce cortex, le « dilemme du marshmallow ». On place de jeunes enfants devant une friandise et on leur dit : « Tu peux la manger tout de suite, mais si tu attends trois minutes, tu en auras une deuxième ». Certains patientent (cortex plus épais) alors que d’autres cèdent immédiatement à la tentation.

Test du marshmallow
550 enfants furent tourmentés lors de ce test du marshmallow. Deux enfants sur trois mangent le premier marshmallow.

Décâbler se circuit de la récompense nécessite incontestablement du temps. Adopter la frugalité sera plus facile si l’on parvient à se « déblaser » c’est-à-dire à apprécier les choses simples. Par ailleurs, selon le docteur Bohler, la valorisation des comportements altruistes (à commencer par le sien) pourra remplacer celle de la consommation. Ainsi, notre cerveau se sentirait récompensé d’être quelqu’un de bien plutôt qu’un possédant.

Utopique ? Essayez-vous-même !

Trouver d’autres buts que les achats sans fin

Pour se libérer durablement de la consommation, il faudra trouver des réponses, collectives ou individuelles au « manque d’être ». On pourra chercher à satisfaire  des besoins plus « qualitatifs » selon les termes d’André Gorz, pour parvenir à une « vie bonne » au sens des philosophes. Ces besoins relèvent de la culture, comme la musique.


Libéré, délivré …frugaliste

Une impulsion politique est vraisemblablement nécessaire pour réduire significativement la consommation et parvenir à une sobriété bénéfique au bien être de chacun et à notre environnement. Une réponse sociale collective pourrait être entreprise pour pallier le « manque d’être ». Vous ne les voyez pas arriver ? Moi non plus… Alors, en attendant, débarrassez vous du superflu, déconnectez-vous  des réseaux sociaux (au moins quelques heures par jour), libérez votre esprit et sachez vous contenter du minimum… Vous allez apprendre à aimer la frugalité et le frugalisme. Libérés, délivrés, êtes vous prêt ?