Marre des « Sois flexible !» et « Adapte toi ! » ? Devenez frugaliste !

Des injonctions à la sauce piquante

Ces injonctions sont entendues tout le temps et accommodées à toutes les sauces. Dans le contexte professionnel, les gourous du management vont vous inciter à « sortir de votre zone de confort » et votre manager va vous demander de vous « engager à fond dans vos projets » (le mode projet étant un nom de code pour dire faire plus sans ressource nouvelle). Les politiques, relayés par les média, assurent qu’il « faut tenir le cap et faire la pédagogie de la réforme ». Même dans le cercle amical ou familial, on peut entendre « Vas plus vite » ou « Il faut vivre avec son temps »…

Tirer sur l'élastique : la flexibilité a aussi des limites !
A force de tirer sur l’élastique …

La répétition de ces expressions toutes faites finit par vous crisper ? Il est tant de se poser des questions : la flexibilité rend-elle vraiment heureux ? Dans l’affirmative, comment parvenir à la mettre en œuvre ? S’agit-il d’une bonne qualité ?

Sommaire

La flexibilité est-elle désirable ?

Le Chêne et le roseau. Les Fables de Lafontaine.

Le Chêne et le roseau. Les Fables de Lafontaine

La souplesse, exercée avec facilité peut être vue comme un superpouvoir. En effet, elle permet d’écarter aisément les motifs de frustration et d’éviter les colères. Cette aisance peut être attendue de la part l’individu, à qui ont demande perpétuellement de sortir de sa zone de confort. Mais elle est également applicable à l’entreprise, qui doit aussi diversifier ses activités.

Partout, tout le temps, en toutes circonstances, il faut s’adapter être flexible et être résilient (expression fourre-tout qui tient la corde depuis quelques années, et qui s’accompagne même de l’émergence de Chiefs resilence officer dans certaines entités).

Pour être souple, on a souvent besoin d’un coup de pouce

Il n’est pas donné à tout le monde d’être souple tout le temps et d’être à l’aise partout. Il faut aider l’individu à s’adapter.

Coup de pouce de l’Etat dans le cadre néo-libéral

C’est alors que l’Etat entre en jeu, comme éducateur. C’est ce que montre Barbara Stiegler, professeur de philosophie politique, dans son essai Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique ». En se référant aux travaux de Walter Lippmann (qui a tenu un colloque à Paris en 1938) et à Michel Foucault qui a assuré des cours au Collège de France à la fin des années 1970, elle précise la définition du néo-libéralisme, devenu hégémonique. Dans ce cadre, l’Etat intervient pour (ré-)éduquer la population. Cet interventionnisme diffère du laisser-faire propre à l’ultralibéralisme tatchérien et réganien. Selon la pensée néo-libérale, l’espèce humaine ne serait pas capable de s’adapter à l’environnement qu’elle a elle-même créé. La situation  s’est en particulier détraquée après la révolution industrielle car l’évolution biologique humaine ne suit pas le même rythme que la révolution technique.  

Citation

Le travail d’un homme d’État consiste dans une large mesure dans sa capacité à trouver de bons substituts aux choses mauvaises que nous voulons.

Walter Lippmann

Dans cette logique, il faut donc un Etat fort, capable de mettre en œuvre et d’assumer une politique active et volontariste de sublimation des pulsions (B. Stiegler).

Pour sélectionner ce qui est bon pour les citoyens, l’Etat est expert (ou expert dans la sélection d’experts ; cet art peut être difficile cf la constitution du Comité scientifique lors de la pandémie du Covid-19) et agit dans une logique verticale.

Un mode horizontal a été promu par la suite par John Dewey (également pris comme référence dans le livre de B. Stiegler), caractérisé par l’action spontanée de citoyens et de leurs interactions sociales. On appelle cela aujourd’hui « l’intelligence collective ».

Au sein des collectivité et des entreprises

Au-delà de l’Etat, d’autres organismes mettent en œuvre le même principe consistant à diriger les citoyens, les consommateurs ou les clients  vers ce qui est supposé bon pour eux (de préférence avec leur consentement mais aussi de manière autoritaire, s’il le faut …).

Il s’agit par exemple de la communication nudge, que le peut traduire par «  coup de pouce » pour influer sur nos comportements.

Affiches pour inciter au tri des déchets à Paris, en mode nudge.
La communication “nudge”, dans le tri des déchets

Dans la même logique, certaines entreprises nomment des de compliance officer, garant de l’éthique pour l’activité de l’entreprise  (présent le plus souvent dans les banques).

Mickey pousse un caddie rempli d'argent
Le compliance officer, c’est Mickey !
Couverture du livre de Francois Dupuy : La faillite de la pensee manageriale
Il a fallu 2 tomes !

Dans les entreprises ou les administrations, l’impératif de flexibilité s’accompagne d’invitation à la polyvalence et à “sortir de sa zone de confort“. Ces injonctions peuvent d’ailleurs se révéler contradictoires dans la division actuelle du travail. Car n’est-ce pas précisément dans cette zone de confort (notre spécialité) que nous sommes le plus productif ? C’est ce qu’a aisément admis mon “coach” lors d’un bilan de compétence, à rebours de la pensée managériale dominante. Cette pensée managériale est d’ailleurs en voie d’appauvrissement comme le montre François Dupuy dans ses ouvrages Lost in management et La faillite de la pensée managériale. Selon cet auteur, les cabinets de conseil et les écoles de commerce ont une part de responsabilité dans la diffusion de ces pratiques, qui ont même fini par percoler dans la sphère publique.

La flexibilité est-elle toujours une bonne qualité ?

Nous sommes donc orientés, plus ou moins fermement, vers ce qui est bon pour nous. A commencer par la flexibilité. Lorsque les tentatives se heurtent à des résistances, on ajoute le terme de sécurité à la flexibilité pour faire passer la pilule. Cela a été le cas dans les politiques européennes à partir des années 1990 avec la notion de flexicurité.

Mais au fait, la flexibilité est-elle toujours une bonne qualité ? Est-ce bien d’être malléable ?

La flexibilité s’accompagne de l’idée de fléchir, c’est-à-dire de perdre en force, c’est-à-dire de faire preuve de mollesse. Cela peut conduire à se soumettre volontairement, à se fondre dans le décor. La flexibilité peut donc conduire à la docilité.

Conclusion : soyez flexibles pour sortir de la cage et devenir frugaliste !

Oiseaux sortant de la cage d'acier du capitalisme

Vous ressentez un enfermement dans la « cage d’acier du capitalisme » pour reprendre l’expression de Max Weber. Cette dernière  figure l’ensemble des contraintes, à la fois extérieures et intérieures qui enferment l’homme moderne et qui le contraignent à l’adaptation méthodique aux situations qu’il rencontre.

Alors, il n’y a pas d’alternative, il faut s’adapter ? Le frugalisme peut constituer  une porte de sortie à cette cage. A condition de trouver les bonnes clés et d’anticiper suffisamment pour être prêt à affronter la liberté hors de la cage, comme néo frugaliste !

Prenez du recul avec votre travail et devenez frugaliste !

Voir le travail autrement

La valeur travail aurait-elle fait son temps ? La question n’est pas nouvelle : en 1995, Dominique Méda écrivait Le Travail, une valeur en voie de disparition.

A l’époque, ce livre avait été perçu comme un manifeste contre le travail.

D’autre le considèrent aujourd’hui comme prophétique. Ce sujet demeure très sensible 😬 et la relation au travail demeure ambigüe et ambivalente. Ainsi, le travail est-il à la fois  une source de satisfaction… et de stress (8 personnes sur 10 se sentent bien au travail mais dans le même temps, les deux tiers environ disent travailler sous pression, selon un sondage réalisé en 2017).

Une relation ambivalente au travail

Nous sommes aujourd’hui très attachés au travail. Les Français ont en particulier un niveau d’exigence élévé vis-à-vis du travail. Cela explique peut-être pourquoi la déception est souvent au rendez-vous.

Au point que seuls 5 % des Français seraient engagés dans le travail, selon une étude d’IPSOS réalisée en 2016 et portant sur 12 500 salariés répartis dans 17 pays. La France est en queue de peloton pour la motivation : cela pourrait être lié aux espaces de travail, mal conçus. 54% de travailleurs sont démotivés en France, et seuls 5% sont « engagés ».

Quels enseignements en tirer ? Peut être que :

  • la relation au travail est ambivalente ;
  • il convient de se méfier des sondages, en particulier sur ce sujet délicat …. 🤔
  • si vous comptez parmi la minorité non satisfaite de son travail, envisager la voie du frugalisme ! 🤓

Un attachement profond, parfois perturbé par des dérives et des souffrances

Cet attachement se manifeste principalement en cas d’absence de travail. La situation de chômage est majoritairement très mal vécue. Mais le travail, par son excès ou par ses conditions, peut conduire aussi à des souffrances.

Un attachement viscéral noué par l’éducation

Notre société est centrée sur le travail et cette place prépondérante est considérée comme une évidence. La sociologue Catherine Casey résume ainsi la situation, en 1995 :

«Peu importe que l’on soit dans ou hors de l’emploi, que l’on s’y prépare ou que l’on en cherche, que l’on aime son boulot ou pas, le travail, tel qu’il est organisé aujourd’hui, impacte significativement la vie quotidienne de la plupart des habitants des sociétés industrielles ».

Au point que la première question que l’on pose à un-e inconnu-e est généralement « qu’est-ce que tu fais dans la vie » ? Cette formulation montre que les gens établissent un lien entre identité et emploi. Cette question peut en outre se révéler embarrassante si la personne ne travaille pas ou n’aime pas son travail.

En premier lieu, le travail constitue le principal mécanisme de distribution de revenu, permettant de se nourrir et d’accéder aux biens matériels et aux loisirs commerciaux.

Le travail est également, pour la plupart des gens, le pôle principal de vie sociale, en dehors de la famille.

La « valeur travail » est inculquée par l’éducation, dès le plus jeune âge. Ne dit-on pas le matin en disant au revoir à ses enfants qui entrent à l’école : « travaille bien ! » ?

Dérives et souffrances

Tripalium, instrument de torture à l'origine du mot "travail"
Tripalium, l’origine du mot “travail”…

Le travail peut être source de souffrance. D’ailleurs, l’étymologie du mot vient du latin tripalium, instrument d’immobilisation (et éventuellement de torture) à trois pieux.

Par la Bible également (Ancien Testament, Genèse) :

L’Éternel à Adam : « Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie […]. C’est à la sueur de ton front que tu mangeras ton pain. »

Plus récemment, en 1932, Bertrand Russel, dans Eloge de l’oisiveté (bref ouvrage, il faut bien laisser du temps pour l’oisiveté 😉 ) prônait la réduction de la place du travail :

« Pour parler sérieusement, ce que je veux dire, c’est que le fait de croire que le TRAVAIL est une vertu est la cause de grands maux dans le monde  moderne, et que la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail ».

Les mutations de l’emploi provoquent parfois de la souffrance

Aujourd’hui, le modèle du « plein emploi à plein temps pour tous » semble avoir vécu.

Les mutations des conditions de travail ont conduit au cours des dernières décennies à augmenter le mal-être au travail, comme le montrent plusieurs études.

Cela peut conduire à des situations de souffrance au travail.

Mon job, mon carcan ?

Marie Pezé a créé les premières consultations sur la « souffrance et travail » en 1997 . Puis, elle a publié un journal de ces consultations : Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Journal de la consultation «Souffrance et travail» 1997-2008

Dès 1998, ce sujet est devenu médiatique avec notamment deux livres :

Les Enquêtes relatives à la santé ou au bien être au travail sont parfois contradictoires. Les plus sérieuses d’entre elles témoignent d’une tension élevée au travail (“job strain” en anglais).

Alors, dans ces conditions, prendre un certain recul vis-à-vis du travail, voire le fuir peut se révéler salutaire. Ce n’est pas un signe de faiblesse et peut même être dans certains cas un réflexe de survie. Le frugalisme peut constituer une saine échappatoire, à condition de bien s’y préparer.

Quelles sont les causes du mal-être au travail ?

Citations

Le travail, c’est la santé… Mais à quoi sert alors la médecine du travail ?

Pierre Dac et Francis Blanche

Le travail devrait être une fonction et une joie ; il n’est bien souvent qu’une servitude et une souffrance. Il devrait être le combat de tous les hommes unis contre les choses, contre les fatalités de la nature et les misères de la vie ; il est le combat des hommes entre eux, se disputant les jouissances par la ruse, l’âpreté au gain, l’oppression des faibles et toutes les violences de la concurrence illimitée […] et dans cet état d’universel combat, les uns sont esclaves de leur fortune comme les autres sont esclaves de leur pauvreté ! Oui, en haut comme en bas, l’ordre social actuel ne fait que des esclaves […]

Jean Jaurès, “Au Clair de lune”, La Dépêche, 15 octobre 1890