Du temps pour soi

Frugaliste, à la recherche du temps pour soi

Pour reprendre une tautologie de Gaspard Koenig (dans Ralentir, tracts de crise Gallimard, avril 2020), prendre le temps, c’est éviter d’être pris par lui. C’est définir son propre rythme, aussi indépendant que possible des contraintes extérieures.

La démarche frugaliste vise en particulier à se libérer de notre rapport à l’argent (comme une fin en soi), au travail (comme une obligation) et au temps (non maîtrisé). Avoir du temps pour soi constitue assurément un objectif majeur  du frugaliste.

Savoir se détacher de la vitesse et de la synchronisation dictées par la société

Pour cela, il faudra échapper aux injonctions d’urgence et de vitesse, largement  promues dans notre civilisation. Nous redoutons de  perdre notre temps. En conséquence, nous  tapissons nos journées de rendez-vous, ne pratiquons jamais la sieste et réduisons notre temps de sommeil à la portion congrue. Le peu de sommeil qu’il nous reste est attaqué, le co-fondateur de Netflix l’a déclaré : son principal concurrent est le sommeil … . Pendant la période de confinement provoquée par la Covid-19, ce concurrent s’est toutefois révélé moins virulent.

Le principal concurrent de Netflix est le besoin des humains de fermer les yeux un tiers de leur temps Photographie : Alamy Stock Photo

Les médias viennent nous synchroniser, confirmer et amplifier des règles sociales construites autour de l’urgence et de l’immédiateté.

Les méfaits de ces conduites sont pourtant connus et ont été rappelés par les philosophes de la modernité Paul Virilio et Pierre Hadot.

Déjà dans les années 1990, Paul Virilio alertait sur le fait que ce culte de l’immédiateté provoque un profond malaise dans la civilisation.

Oisiveté coupable ?

Mais l’inactivité s’accompagne généralement de culpabilité. Il est vrai que  l’éducation, la morale et la religion se sont de tout temps alliées pour condamner fermement l’oisiveté. Dès le plus jeune âge, qui n’a pas reçu l’injonction « ne reste pas là à ne rien faire ! ». Pour éviter que les moines ne s’ennuient et ne sombrent dans l’acédie (péché capital, ancêtre de la paresse), leur journée est rythmée par des prières. On peut également observer que les premières machines à mesurer le temps se sont développées sur les églises avant de voir fleurir les horloges laïques.

Eglise de Lantosque, Bodet

L’industrialisation a permis de produire plus en moins de temps. Pourtant, malgré les prévisions ou attentes de certains, la société n’a pas transformé l’essai des gains de productivité en temps (volontairement) libéré.

Pour suivre son chemin et se libérer du temps, le frugaliste devra donc, en grande partie,  se débrouiller tout seul …

Du temps libre comme frugaliste, oui. Mais pour quoi faire ?

La grande révolution du temps choisi a échoué

En 1993, dans le Monde diplomatique, André Gorz incitait à bâtir une « civilisation du temps libéré ». Cette perspective étant ouverte par l’industrialisation permettant de produire plus de richesses en diminuant le recours aux ressources naturelles, au capital et au travail.

On peut également rappeler que Keynes avait prédit, dans les années 1930 que cent ans plus tard, les hommes n’auraient pas à travailler plus de 15 heures.  Peu probable que cet objectif soit atteint en 2030 …

André Gorz  fait le constat que « nos sociétés tournent le dos à cette perspective et présentent la libération du temps comme une calamité ». Il observe de plus (comme le fera d’ailleurs plus tard Davis Graeber dans Bullshit jobs) que « les dirigeants, dans leur immense majorité, se demandent comment faire pour que le système consomme davantage de travail — comment faire pour que les immenses quantités de travail économisées dans la production puissent être gaspillées dans des petits boulots dont la principale fonction est d’occuper les gens. »

Ces « petits boulots » ne permettant pas d’atteindre le plein emploi, une réduction du travail –  et dans la même proportion des salaires – est présenté comme un sacrifice nécessaire.

La grande « Révolution du temps choisi », comme « une voie vers une société différente procurant aux gens plus de temps disponible » (appel de Peter Glotz, social-démocrate Allemand à la fin des années 1980) n’a pas eu lieu.

Frugaliste, il va falloir se débrouiller seul

Pour conquérir son temps à soi, chacun doit donc se débrouiller de son côté et faire sa petite révolution en devenant frugaliste. Encore faut-il se « déprogrammer » et cela pourra prendre du temps …

Vivre le temps

Le temps est une donnée physique mais revêt également des dimensions subjectives et relationnelles

Le temps constitue certes une donnée physique mais revêt également une dimension subjective et relationnelle, comme l’indique Laurent Schmitt dans Du temps pour soi , « Le commercial occidental en déplacement avec un agenda rempli et chronométré vit le même temps physique que le paysan indien allant vendre ses produits à la ville éloignée, cependant ils n’éprouvent en rien de façon commune les aléas du temps. Trois ou quatre heures de retard n’ont pas la même importance ».

Agenda vide
Agenda surbooké !

Profiter du temps

Pour profiter de votre temps comme frugaliste, vous pouvez suivre votre/vos passions. Certains s’y engagent même de façon exclusive et absolue.

C’est notamment le cas lorsqu’il s’agit de défendre une cause en militant, en exerçant dans une association. Ces activités peuvent d’ailleurs apporter une reconnaissance et une valorisation personnelle, parfois supérieure à celles du « travail classique ». La présidente ou le secrétaire général d’une association ont parfois une plus grande visibilité à ce titre que dans leur (précédent) emploi.

D’autres, issus souvent de professions « intellectuelles » reviennent aux travaux manuels et s’adonnent au bricolage ou à la pâtisserie. A mon sens, il est préférable, dans la mesure du possible, de varier les activités (ne pas mettre ses œufs dans le même panier), pour éviter l’usure et les déceptions. L’idéal serait de compter au moins  3 centres d’intérêt. Après tout, c’est le nombre de pieds minimum d’un tabouret pour être stable. Ainsi, si une de vos activités « cale », vous en avez d’autres pour prendre le relais …

Ne pas tuer le temps | Pièges à éviter pour un frugalisme heureux

Le chemin du temps libre pour un frugaliste peut être semé d’embuches et chaque sujet peut présenter des troubles d’adaptation. Voici une liste – non exhaustive – des écueils et quelques conseils pour les éviter.

Le temps de l’ennui

Le temps répétitif, sans fait marquant,  est vécu comme monotone. L’ennui a mauvaise presse. Il est vécu comme une conséquence inévitable de l’oisiveté.

Comme pour le cholestérol, il convient cependant de distinguer le « bon » ennui du « mauvais » ennui.

Le “bon” ennui

D’un côté, l’ennui est banal, provoqué par le désœuvrement, comme le décrit Pascal dans ses Pensées (la liasse sur l’Ennui fait suite à celle sur la Misère). Ce type d’ennui peut toutefois s’avérer fécond. Laurent Schmitt, dans Du temps pour soi, le  compare à un état de jachère qui n’est assimilé ni à l’oisiveté, ni à la  passivité, ni à la paresse ; il constitue par exemple une  source d’inspiration pour l’écrivain ; cet ennui peut être qualifié de normal, de souhaitable, voire d’indispensable à la constitution de l’être humain.

L’ennui a des vertus, comme le relate avec humour Patrick Lemoine dans S’ennuyer, quel bonheur !

La rêverie, le travail sur l’imaginaire convoquent la part originale de nous mêmes et favorisent la créativité. Cependant, ce processus de rêverie ne peut pas se concevoir comme une démarche volontaire ; on ne peut pas le réaliser à la demande, à tout moment, comme le rappelle Laurent Schmitt  dans Du temps pour soi. Cette créativité peut se réaliser dans la cuisine (nouvelle recette …), la participation à des stages, à des ateliers. Ou, plus fondamentalement conduire à  modifier sa trajectoire de vie, à prendre la voie du frugalisme … Et si vous êtes déjà frugaliste, ces périodes seront propices à des réflexions qui pourront élargir votre horizon.

L’ennui pathologique

D’autre part, l’ennui peut devenir pathologique et s’accompagner d’angoisse voire de dépression ; il découle de notre incapacité à savoir rester « à ne rien faire » ; il est pathologique et nécessite à ce titre un soutien voire un traitement. Selon Pascal, il existerait un ennui propre à la constitution humaine : « L’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état propre de sa complexion ».

Blaise Pascal, Pensées

Cet état peut conduire à un cercle vicieux, comme l’illustre Alberto Moravia dans l’Ennui. Dino, peintre raté et antihéros de ce livre décrit ainsi son vécu : « Rien de ce que faisais ne me plaisait ou ne me semblait digne d’être accompli ; par ailleurs je ne pouvais rien imaginer qui pût me plaire ou qui pût m’occuper d’une manière durable… ». On peut également noter que l’oisiveté dans la richesse ne rend pas heureux Dino.

Ce type d’ennui maladif constituera un risque pour le frugaliste. Il conviendra d’y être attentif pour le réduire.

Acheter, amasser

Les achats compulsifs sont l’ennemi du frugaliste. D’abord parce qu’ils ne sont pas compatibles avec la sobriété financière du frugalisme. Ensuite par qu’ils n’apportent qu’une satisfaction éphémère. La recherche de cette satisfaction est souvent une compensation d’un travail trop accaparant. Une fois frugaliste, cette compensation n’aura plus lieu d’être.

Reproduire le monde du travail et l’esprit de compétition

Vous organisez vos loisirs comme un travail. Dans vos « passe-temps », vous mettez en avant les notions de réussite, de compétition ou d’exploit. Votre agenda est une collection d’occupations (compilation des vôtres et celles de vos enfants : piscine, tennis, conservatoire …) ?

Vous gérez une masse de données relatives à vos activités. Par exemple dans le domaine du sport : nombre de pas par jour, de kilomètres de courses par semaine, …?

Montre connectée et appli pour suivre ses performances sportives
Sport connecté …

Si vous vous investissez dans le monde associatif en tant que bénévole ou dans la politique, vous risquez de retrouver les travers du milieu professionnel, parfois en pire ! Ces nouvelles missions pourraient accaparer plus de temps encore que votre travail . En outre, le bénévolat peut avoir un coût (frais “annexes” de déplacement par exemple) lorsqu’on s’investit beaucoup.

Certes, vos activités sont valorisantes et permettent d’enrichir le bas de votre CV, vos comptes sur les réseaux sociaux, voire de nouer des relations pour le business et peut-être de décrocher une commande.

Vous vous reconnaissez dans cette description ? Dans l’affirmative, vous n’avez pas complètement quitté la rat race et avez probablement encore un peu de route pour sur la voie du frugalisme pour trouver un équilibre optimal …

Prenons l’exemple du coureur ou de la coureuse

La course à pied, c’est vite fait, bien fait. Parfait pour les gens pressés. Les plus motivés vont rationaliser leur entrainement à l’aide de montres connectées, vont partager leurs exploits sur Internet et devenir marathoniens ou ultra-traileurs. Très vite, la notion du toujours plus va s’installer dans cette activité, sur le modèle du travail. Dans les discussions avec vos « collègues », vous ne vous sentirez plus considéré si votre dernier trail était inférieur à 100 km, avec 8000 m de dénivelé positif… Problème : une fois blessé, le coureur citadin vivra mal l’interruption forcée de son activité.

Quoi qu’il en soit, sur la route du frugalisme, mieux vaut s’investir dans des domaines où devenir excellent est chronophage plutôt que couteux …

La tentation des jeux

Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. […] Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Blaise Pascal, Pensées, fragment Divertissement

Le jeu est présent dans toutes les phases de l’existence. La/le  frugaliste fuira toutefois les jeux d’argent, si elle/il veut persévérer dans sa démarche !

Jeux de grattage
Grattage frénétique …

S’évader avec l’alcool ou les paradis artificiels

Théoriquement, une fois frugaliste, fini l’alcool de fin de semaine pour oublier le travail.

De même, le cannabis à la fin d’une journée de travail n’aura plus lieu d’être.

Je peux en témoigner (pour le 1er cas) ! Ces évasions pouvaient certes s’accompagner d’un sentiment de liberté mais s’effectuaient au prix d’un asservissement, comme le souligne Laurent Schmitt dans Du temps pour soi.

Développement personnel et pensée positive

Ce genre littéraire récent est attirant car les ouvrages fourmillent de trucs et de conseils, notamment en matière de « management » du temps. Problème : les conseils s’adressent à tous, sans tenir compte des spécificités de chacun et se révèlent  répétitifs, cf. Développement (im)personnel de Julia de Funès.

D’autre part, les thèses développées dans ces livres conduisent souvent à individualiser des maux qui relèvent souvent en grande partie de l’organisation de la société. Bref, même si votre mode de vie frugaliste vous offre du temps, il convient d’être très sélectif dans ce type de lecture.

Médicalisation du temps libre

Hypochondrie: les tribulations du malade imaginaire – Soirmag.be

En réponse à l’incitation de la société à l’« autonomisation », dans la mouvance du développement personnel, la tentation existe de médicaliser son temps libre. Et, notamment, de mettre en œuvre une lutte contre le vieillissement qui accapare une part trop élevée de ce temps libre. Quand on dispose de temps libre, le risque est de devenir hypocondriaque… Frugaliste, attention aux effets secondaires des médicaments !

Conclusion : moins de quantité, plus de qualité

Échapper au temps binaire

Pour trouver un bon équilibre dans le mode de vie frugaliste, il convient d’échapper au temps binaire, comme l’appelle L. Schmitt, à savoir éviter les extrêmes :

  • avoir trop d’activités, être surbooké  (pas assez de temps) ;
  •  ennui, temps long (trop de temps).

L’avènement du temps libre a semblé offrir une 3ème voie. Mais celle-ci est contrariée par la vie moderne (échanges incessants de courriels, sms, …).

Cela suppose de changer de rythme et de prendre conscience que la suractivité professionnelle ne constitue pas l’unique modalité de l’existence.

Vous êtes au travail ? Pensez à vous accorder des micro-pauses d’une minute dans la journée. Si vous en avez besoin toutes les minutes, alors posez-vous des questions sur votre travail ! A court terme, la méditation de pleine conscience peut être tentée. A plus long terme, devenir frugaliste et viser une retraite anticipée est une alternative !

Dénouer l’impasse temporelle vers laquelle nous pousse la société

Selon l’analyse de L. Schmitt dans Du temps pour soi, nous sommes incités à chercher à disposer de temps libre. Puis à le combler, mais pas toujours selon nos propres aspirations. D’où une incapacité à jouir de ce temps pas complètement libéré. Dénouer cette impasse représente une étape essentielle.

Le combat ne se limite pas à gagner du temps libre mais à gagner ”notre” temps, celui que nous souhaitons et qui est en accord avec nos vraies aspirations.

 Laurent Schmitt, Du temps pour soi

En conclusion, gagner du temps pour soi suppose une prise de conscience, suivie d’une « déprogrammation ». Le défi est de  trouver sa propre temporalité, en adéquation avec son horloge biologique, son imaginaire.  Comme le souligne L. Schmitt, cela suppose de développer un souci de soi .

Mais, pour prendre son temps, encore faut-il en avoir les moyens. Le revenu de base (également nommé revenu universel) pourrait constituer une solution. Voir à ce sujet le plaidoyer de Philippe Van Parijs et Yannick VANDERBORGHT dans Le revenu de base inconditionnel, ouvrage qui fait référence sur cette idée. Dans l’attente d’une mise en oeuvre durable par des politiques publiques (ce sujet sera peut-être mis à l’agenda après la crise du coronavirus ?), la démarche frugaliste et notamment la recherche de l’indépendance financière constitue une excellente solution d’attente !

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